L’intelligence artificielle ou l’art de ne plus savoir se débrouiller sans elle

Franck-Abed-Transport


À force de déléguer nos connaissances aux machines, ne risquons-nous pas de perdre progressivement notre capacité à comprendre, à nous orienter et plus simplement à nous débrouiller par nous-mêmes ? Une anecdote vécue cet été à Lyon m’a conduit à prolonger mes réflexions sur notre rapport à l’intelligence artificielle et la place grandissante qu’elle occupe dans notre quotidien.


Cet été, je suis allé rendre visite à un ami avec lequel nous avions prévu de passer une journée à Lyon. Au programme, une promenade dans la ville, quelques découvertes et le plaisir de parcourir ses rues. Rien de particulièrement extraordinaire, jusqu’à ce qu’une situation parfaitement banale vienne nourrir une réflexion beaucoup plus profonde sur notre époque.


À un moment de notre visite, nous souhaitions rejoindre un endroit précis. Nous connaissions notre destination, mais ignorions le chemin à emprunter. Une situation qui, il y a encore quelques décennies, aurait trouvé une solution assez naturelle. Il suffisait de demander son chemin à un passant.


Je me souviens de mon enfance à Paris. Lorsque nous nous promenions avec mon père, il arrivait régulièrement que des personnes nous abordent pour demander une direction. Mon paternel, comme beaucoup de Parisiens de cette époque, connaissait les rues, les avenues, les grands axes, les correspondances et les différents quartiers de la capitale. Il pouvait expliquer un itinéraire, proposer un raccourci ou indiquer un moyen de transport. Bien entendu, personne ne connaissait absolument toutes les rues de Paris, mais il existait une familiarité avec la géographie urbaine qui me semble aujourd’hui beaucoup moins répandue.


Cette connaissance ne provenait pas d'une application mais de l'expérience. On apprenait à connaître une ville en la parcourant, en observant, en mémorisant des repères, parfois même en se trompant de direction. Les rues devenaient familières parce qu'on les empruntait régulièrement. La mémoire se construisait au contact du réel… 


Revenons à Lyon.


Nous avons commencé par interroger deux, puis trois personnes. Aucune ne semblait pouvoir nous renseigner précisément. Je ne prétends évidemment pas que ces quelques rencontres suffisent à dresser un portrait des Lyonnais, mais la situation m'a immédiatement rappelé combien nos habitudes avaient changé.


Mon ami, constatant notre difficulté, m'a alors proposé une solution qui lui paraissait parfaitement évidente : « Écoute, je vais demander à l'intelligence artificielle de nous trouver le trajet. Ce sera beaucoup plus simple ».


Je lui ai répondu que nous pouvions encore essayer de nous adresser à des êtres humains. Après tout, nous étions dans une grande ville, entourés de passants. De fait, il me semblait presque absurde de devoir consulter une machine pour obtenir un renseignement aussi élémentaire.


J'ai alors aperçu des agents chargés de renseigner les voyageurs sur les transports. Leur présence constituait, à mes yeux, une excellente occasion de trouver notre chemin. Contrairement aux individus interrogés précédemment, ces personnes exerçaient une fonction précisément destinée à orienter le public. J'ai donc proposé à mon ami d'aller leur demander notre itinéraire. Il s'est exécuté. Et la suite fut particulièrement révélatrice.


Les agents ne connaissaient pas davantage le trajet que nous recherchions. Après quelques instants d'hésitation, ils ont sorti leur téléphone et consulté à leur tour un outil numérique pour trouver la réponse. J'ai alors regardé mon ami. Il m'a lancé un regard amusé qui semblait vouloir dire que nous aurions gagné du temps en utilisant directement notre propre téléphone.


La scène avait quelque chose de comique. Je venais de défendre le recours à l'être humain contre la facilité technologique. Pourtant, les personnes vers lesquelles je m'étais tourné utilisaient précisément cette technologie pour accomplir leur mission. Mais derrière cette situation presque burlesque se cachait, me semble-t-il, une question autrement plus sérieuse.


Je ne reproche évidemment pas à ces agents d'avoir utilisé leur téléphone. Ils ont cherché à nous rendre service avec les moyens dont ils disposaient. De plus, je ne connais ni leur ancienneté, ni leur formation, ni l'étendue exacte de leurs missions. Il serait donc injuste de tirer de cette seule rencontre un jugement définitif sur leurs compétences.


Cependant, leur réaction illustrait une évolution qui dépasse largement cette anecdote. Nous avons progressivement pris l'habitude de ne plus mémoriser certaines informations parce que nous savons qu'elles sont disponibles immédiatement. Pourquoi retenir un numéro de téléphone lorsque notre appareil le conserve ? Pourquoi apprendre un itinéraire lorsque le GPS nous guide ? Pourquoi mémoriser une date ou un nom lorsque quelques secondes suffisent pour les retrouver ?


Cette logique possède une efficacité incontestable. Mais elle comporte, selon moi, également un risque énorme. À force de considérer que toute connaissance peut être retrouvée instantanément, nous pourrions finir par considérer qu'il n'est plus nécessaire de la posséder. Or, accéder à une information et la maîtriser sont deux opérations intellectuelles différentes. Retrouver une réponse ne signifie pas nécessairement être capable de l'expliquer, de la comprendre ou d'en apprécier la pertinence. La disponibilité permanente de l'information ne garantit aucunement son assimilation.


L'exemple de l'orientation géographique me paraît particulièrement intéressant. Autrefois, les automobilistes conservaient souvent un atlas routier dans leur véhicule. On préparait son trajet, on observait les panneaux, on retenait les noms des villes traversées et les grands axes. Il arrivait de se perdre, de revenir sur ses pas ou de demander son chemin dans un café…


Ces pratiques pouvaient être contraignantes, mais elles favorisaient l'acquisition progressive d'une connaissance géographique et mettaient l’humain au coeur de nos interactions. Aujourd'hui, nous pouvons traverser une région entière en suivant les instructions d'un GPS sans véritablement savoir où nous sommes. Nous tournons à droite ou à gauche parce qu'une voix nous le demande. Nous arrivons à destination sans nécessairement avoir construit la moindre représentation mentale de notre parcours.


Le déplacement est devenu plus simple, mais notre connaissance des lieux parcourus ne progresse pas toujours dans les mêmes proportions. Il serait excessif d'affirmer que plus personne ne connaît sa ville. Toutefois, je m'interroge sur la diminution progressive de cette familiarité quotidienne avec notre environnement.


Connaître une ville ne consiste pas uniquement à savoir rejoindre une adresse. Il s'agit aussi de comprendre son organisation, son histoire, ses quartiers et ses transformations. Une ville n'est pas seulement une succession de coordonnées géographiques, d'abscisses et d'ordonnées. Elle constitue un espace vécu, un héritage et une mémoire collective.


Le GPS n'a évidemment pas attendu l'intelligence artificielle générative pour modifier nos habitudes. Les moteurs de recherche, les smartphones et les applications de navigation avaient déjà profondément transformé notre rapport à l'information. Cependant, l'intelligence artificielle introduit une dimension supplémentaire.


Certains demandent désormais aux machines de rédiger, de résumer, de comparer, d'argumenter et parfois même de prendre en charge une partie de leur réflexion. Elles ne se contentent plus de nous accompagner dans l'exécution d'une tâche, mais interviennent directement dans les opérations intellectuelles qui la précèdent.


Nous risquons ainsi de passer insensiblement de l'assistance à la substitution. Pourquoi chercher soi-même une solution lorsque l'intelligence artificielle peut la proposer ? Pourquoi construire un raisonnement lorsqu'elle peut produire une argumentation en quelques secondes ? Pourquoi exercer sa mémoire lorsque toutes les réponses semblent accessibles à volonté ?


Ces interrogations ne constituent pas une condamnation de la technologie. Elles invitent à réfléchir à la place que nous souhaitons lui accorder. De la même manière qu'une capacité physique s'entretient par la pratique, nos facultés intellectuelles ont besoin d'être régulièrement mobilisées. Une intelligence qui n'est plus sollicitée risque de perdre certaines de ses habitudes d’exercice. L'atrophie de nos facultés intellectuelles constitue une menace bien réelle pour l'humanité, peut-être aussi préoccupante que le phénomène « Skynet »… J’en reparlerai ultérieurement, si Dieu le veut.


L'intelligence artificielle peut nous aider à mieux réfléchir. Encore faut-il que nous continuions à réfléchir nous-mêmes. Notre époque dispose de moyens techniques que les générations précédentes auraient difficilement imaginés. Nous pouvons communiquer instantanément avec des personnes situées à l'autre bout du monde, consulter des bibliothèques entières et obtenir des renseignements en quelques secondes. Pourtant, cette puissance technique peut s'accompagner d'une dépendance croissante. 


Nous devenons capables d'accomplir des opérations toujours plus complexes grâce à nos outils, tout en risquant de perdre l'habitude d'effectuer seuls certaines tâches élémentaires. Nous n'avons jamais disposé d'autant de moyens pour nous orienter, mais nous pouvons éprouver des difficultés à retrouver notre chemin sans assistance. Nous n'avons jamais eu autant d'informations à notre disposition, mais leur abondance ne signifie pas que nous possédions davantage de connaissances.


La question fondamentale est désormais celle de notre libre arbitre et de notre capacité à rester maîtres de nos choix. Sommes-nous véritablement plus autonomes lorsque nous dépendons constamment d'un appareil pour nous déplacer, nous informer ou raisonner ? La technique augmente notre puissance d'action, mais cette puissance ne doit pas être confondue avec l'autonomie personnelle.

Mon souvenir de mon père indiquant leur chemin à des inconnus me revient souvent à l'esprit. Il ne s'agissait pas seulement d'un renseignement pratique. Il existait aussi, dans ces échanges, une forme de sociabilité ordinaire. Une personne s'arrêtait, une autre lui répondait, quelques indications étaient échangées, parfois accompagnées d'une conversation. La connaissance circulait directement entre les êtres humains sans l’intermédiaire d’un écran.


Aujourd'hui, nous privilégions souvent l'efficacité immédiate. Nous consultons notre téléphone avant même d'envisager de solliciter quelqu'un. Nous préférons parfois l'intermédiaire numérique à la rencontre humaine. Pourtant, la transmission des savoirs suppose toujours des hommes et des femmes capables de connaître, de comprendre et d'expliquer.


Je ne défends ni le retour systématique aux cartes routières ni l'abandon des outils numériques. Il serait absurde de renoncer à des innovations capables de nous rendre de précieux services. Je défends simplement une certaine idée de l'intelligence humaine…


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