L’histoire de la France des années 1930 se déploie comme un enchaînement de crises politiques et sociales d’une rare intensité. Cette instabilité ne relève ni du hasard ni d’une rupture soudaine. Elle s’enracine dans la fragilité structurelle des institutions républicaines, fondées sur des équilibres précaires et la recherche permanente d’une majorité parlementaire. Exposées aux clivages partisans et aux tensions populaires, celles-ci se trouvent continuellement mises à l’épreuve. La faiblesse intrinsèque du régime des partis explique que la moindre secousse sociale prenne rapidement l’allure d’un séisme politique. Ces insuffisances ne relèvent pas de simples dysfonctionnements conjoncturels. Elles procèdent du mode opérationnel même de la République.
Parmi ces « humeurs », les 6 et 12 février 1934 se distinguent par leur charge symbolique et leur importance historique. La mémoire collective, façonnée par certains récits, a retenu les émeutes du 6 février comme un moment où la République aurait vacillé. La mobilisation militante fut souvent présentée comme susceptible de renverser le pouvoir. Pour appréhender correctement cette période, il est essentiel de replacer ces événements dans leur contexte, d’analyser les camps en présence et de mesurer la portée réelle des actions.
Le 6 février 1934, Paris fut le théâtre d’une vaste manifestation réunissant ligues, associations d’anciens combattants, mouvements nationalistes et cercles patriotiques, dont certains se rattachaient au royalisme ou à l’Action française. Elle visait le gouvernement radical d’Édouard Daladier, fragilisé par l’affaire Stavisky, scandale financier révélant un système de malversations autour de l’émission de bons du Trésor avec l’implication de plusieurs figures politiques. Elle cristallisa une profonde indignation dans le peuple. Le scandale accentua, en outre, la défiance envers des institutions républicaines déjà marquées par l’instabilité et la suspicion.
Concrètement, la manifestation dégénéra en violences intenses sur la place de la Concorde et aux abords du Palais-Bourbon, provoquant un bilan lourd : dix-neuf morts au total (dont un garde républicain) et près de mille cinq cents blessés, parmi lesquels des manifestants, des curieux et des membres des forces de l’ordre. Les assauts contre les barrages policiers furent particulièrement acharnés : certains groupes érigèrent des barricades improvisées, lancèrent divers projectiles (pavés, bâtons ferrés, débris), et engagèrent des combats corps à corps violents, parfois ponctués d’échanges de tirs sporadiques. Cette violence réelle et parfois extrême ne saurait occulter le constat central : l’absence d’unité entre les chefs, les organisations et les stratégies divergentes rendait illusoire toute prise effective et durable du pouvoir.
Ce défaut de coordination ne saurait être tenu pour un accident conjoncturel. Il traduisait au contraire une caractéristique structurelle de cette mouvance politique, où l’éparpillement des organisations, la divergence des tactiques et des doctrines constituaient la norme plutôt que l’exception. Comme l’analyse avec précision Serge Berstein dans Le 6 février 1934, les forces mobilisées restaient profondément fragmentées, dépourvues de projet commun, rendant ainsi illusoire toute tentative de renverser la République. Nonobstant cette réalité, les gauches qualifièrent abusivement ces affrontements de tentative de « coup de force fasciste », transformant une émeute violente mais désordonnée en menace existentielle organisée contre la République.
Charles Maurras, alors chef de l’Action française, incarne bien le décalage entre principes doctrinaux et actions militantes. Figure centrale de l’idéologie nationaliste, il demeura en retrait lors des affrontements. Ses défenseurs expliquent qu’il était âgé de 66 ans et atteint de surdité. Ils insistent sur le fait qu’il fut plus prudent que distant. Selon plusieurs témoignages, il aurait préféré consacrer son temps à la rédaction d’un sonnet provençal pour l’épouse de Léon Daudet, Pampille, plutôt qu’à assurer l’encadrement de ses partisans dans la rue.
Le 7 février, les militants de l’Action française et des autres groupes politiques attendaient un éditorial décisif, susceptible de donner une direction claire à l’agitation de la veille. Le journal parut comme à l’ordinaire : résolument anti-républicain, violemment critique à l’égard de Daladier, mais entièrement dépourvu de souffle mobilisateur et de la moindre orientation stratégique. Cette posture symbolise l’incapacité des élites nationalistes à convertir la ferveur militante en une action orientée vers un objectif politique réel.
De fait, un paradoxe saisissant se dégage de l’exégèse du 6 février. Historiens, militants et commentateurs ont largement exagéré l’importance politique de cette journée. Certains affirment que la République avait tremblé, voire qu’elle aurait pu tomber. Pour saisir pleinement la portée de ces péripéties, il importe de dépasser l’aspect romantique ou émotionnel pour se concentrer sur l’analyse politique et intellectuelle. Une lecture hâtive ou partiale occulte des éléments essentiels : le contexte institutionnel et le rôle déterminant des forces de l’ordre. Elle néglige également l’insuffisance structurelle des ligues ainsi que l’éventail des motivations des acteurs, de la base jusqu’aux chefs.
Il paraît impératif de souligner que, malgré la gravité des hostilités et l’émotion suscitée, aucune unité stratégique ni force organisée ne pouvait s’emparer durablement du pouvoir. Pourtant, la peur d’un « fascisme à la française » fut invoquée. Cette crainte devint un puissant moteur pour l’unité des gauches. Ainsi, loin de vouloir renverser la République, ces forces en assurèrent objectivement la défense. Rétrospectivement, cette grille d’interprétation, parfois amplifiée par des récits militants ou des mythologies politiques, a permis de présenter leur rôle comme celui du dernier rempart face à un « danger fasciste » qu’elles percevaient comme imminent.
Cependant, les faits disent le contraire concernant le « fascisme français ». Selon René Rémond, dans Les Droites en France, les ligues françaises, malgré leurs apparences autoritaires, ne portaient pas un projet fasciste structuré comparable aux modèles étrangers. Le 6 février illustre davantage les faiblesses conjuguées du parlementarisme et du camp contestataire qu’une menace politique réelle. Sans les morts et les nombreux blessés, le 6 février 1934 n’aurait-il pas été relégué au rang d’une simple manifestation houleuse parmi tant d’autres ?
De même, lorsque certains, à droite, évoquent le 6 février 1934, ils passent sous silence la contre-manifestation du 12 février. Organisée par les partis et syndicats de gauche, elle prit la forme d’une grève générale. À Paris, entre 100 000 et 150 000 manifestants entonnèrent L’Internationale et La Marseillaise, tandis que des cortèges similaires parcouraient les grandes villes de province, illustrant l’ampleur nationale de la réaction. Dès le 9 février, les communistes avaient déjà investi l’espace public, affirmant leur rôle moteur avant la mobilisation plus large trois jours plus tard. L’objectif était double : « protéger » immédiatement la République. À terme, l’enjeu consistait à affirmer la légitimité et la cohésion des forces socialistes et communistes, lesquelles surent tirer parti de la situation pour se présenter comme une alternative crédible aux gouvernements en exercice. Trop souvent occultée, cette séquence fausse la lecture globale du 6 février 1934 et en exagère unilatéralement la portée.
Cette démonstration collective confirma l’aptitude des gauches à se structurer rapidement et efficacement, contrairement aux mouvements nationalistes. Ces différentes actions contribuèrent à amorcer la dynamique qui mènera au Front populaire de 1936 comme l’estime Michel Winock, dans La Fièvre hexagonale. Il explique que la perception d'une menace fasciste, certainement amplifiée, a accéléré l’union des gauches.
Sous la pression de la rue et à la suite des violences de la place de la Concorde, le gouvernement radical d’Édouard Daladier démissionna dès le 7 février 1934. Le 9 février 1934, le président de la République, Albert Lebrun, fit appel à Gaston Doumergue, ancien chef de l’État, afin de composer un gouvernement dit « d’union nationale », rassemblant plusieurs familles politiques dans le but de restaurer l’autorité de l’exécutif. Ce cabinet, qui demeura en fonction jusqu’au 8 novembre 1934, ne remit jamais en cause la légalité républicaine et s’inscrivit volontairement dans les procédures constitutionnelles existantes.
Le 6 février 1934 révèle ainsi un régime à la fois structurellement faible - exposé aux chutes ministérielles, aux scandales et à la défiance parlementaire - et institutionnellement résilient, capable d’absorber une turbulence très violente sans rupture de continuité étatique. Loin de signaler l’effondrement du régime républicain, le 6 février met surtout en lumière un système qui vacille par le sommet mais tient par ses structures.
Même en cas de prise de contrôle de l’État par les ligues, rien ne laisse supposer qu’elles auraient été capables d’en assurer la gestion immédiate, et encore moins de gouverner un pays disposant d’une administration centrale, d’une armée et de forces de l’ordre restées fidèles au « système ». Ce dernier point mérite de ne jamais être écarté. De plus, les motivations, multiples et contradictoires, rendent illusoire l’idée d’un objectif politique unifié. Un pouvoir nationaliste, fragile et divisé, aurait-il pu résister aux contre-offensives gauches ? La question importe moins que le constat : le 6 février fut perdu et aucune victoire ne se profilait à l’horizon…
Il convient de comprendre que les 9 et 12 février 1934 inaugurent les premières marches d’un parcours politique complexe et tourmenté. Elles annoncent une dynamique qui culminera avec le Front populaire de 1936, expression d’une gauche concertée et victorieuse. Toutefois, Léon Blum et ses alliés se montrèrent incapables d’empêcher que le pays ne vécût des années humiliantes. Le Front populaire fut ainsi une étape, malheureusement décisive, sur le chemin sinueux et tragique menant à la défaite expéditive de 1940 et à l’Occupation. Il échoua à canaliser les tensions internes, à répondre aux multiples défis et laissa le pays démuni face au péril grandissant que représentaient les futures puissances de l’Axe.
L’examen du 6 février révèle les faiblesses inhérentes aux ligues nationalistes : dispersion profonde, absence d’organe décisionnel commun, motivations contradictoires. Incapables de transformer un sursaut populaire en prise du pouvoir, ces mouvements voient leur puissance largement surévaluée par les récits mythifiés et certaines historiographies partisanes. Ce constat invite à distinguer clairement les reconstructions militantes ou idéologiques de l’analyse historique proprement dite.
Cette incapacité des ligues à convertir une crise en rupture politique ne saurait masquer la responsabilité première du cadre institutionnel. La Troisième République se caractérise par une inconstance chronique. Entre 1870 et 1940, elle connut plus de cent gouvernements, souvent éphémères, prisonniers de coalitions fragiles et de majorités mouvantes. Cette instabilité se doublait de scandales financiers, tels que Panama, et de catastrophes sociales répétées. La défaillance de l’exécutif face aux différentes priorités politiques, sociales et économiques, mina l’autorité de l’État. Cette fragilité structurelle culmina dans la débâcle de 1940 : défaite militaire, effondrement républicain, occupation du territoire et disparition pure et simple du régime, incapable d’assurer la défense, l’unité et la continuité de l’État.
La Quatrième, loin de tirer les leçons de l’effondrement de la Troisième, reproduisit ses pires travers : entre 1946 et 1958, l’instabilité ministérielle demeura chronique, tandis que les crises coloniales en Indochine puis en Algérie mirent cruellement en lumière l’impuissance d’un régime prisonnier des partis et des exaltations politiciennes, incapable de trancher, de décider ou de tenir une ligne claire, jusqu’à s’effondrer une nouvelle fois sous le choc du 13 mai 1958.
La Cinquième, issue de cette énième défaillance républicaine, parut d’abord restaurer une certaine stabilité grâce au renforcement de l’exécutif, mais cette solidité resta précaire et incomplète : l’abandon du septennat, l’inversion du calendrier électoral et l’alternance quasi permanente ont progressivement vidé les institutions de leur substance, réduisant le pouvoir à une gestion court-termiste, soumise aux rapports de force parlementaires, aux impératifs médiatiques et à l’emprise toujours plus pesante de l’hypercommunication politique.
Les deux derniers quinquennats (2017 et 2022) ont été marqués par une défiance populaire, encore plus massive qu’à l’accoutumée. Les gouvernements successifs se sont enfoncés dans le chaos et l’incompétence. De nombreux ministres, pour ne pas dire tous, ont été discrédités. Plus récemment, la difficulté manifeste à former un gouvernement cohérent illustre l’essoufflement total de la République. Ensemble, ces éléments apparaissent comme le dernier clou dans le cercueil du mythe de la stabilité républicaine.
Il en découle que seule une autorité stable, légitime et incarnée, capable de transcender les clivages partisans et d’organiser efficacement les énergies populaires, assurera la cohésion nationale et la pérennité de l’État. Dans cette perspective, la monarchie traditionnelle apparaît comme le modèle de régulation politique et sociale capable de canaliser les passions et de garantir un équilibre pérenne, là où la République échoue à cause de ses désordres structurels…





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