L’intelligence artificielle ou la démission de l’intelligence humaine ?

Franck-Abed


Il y a quelques jours, je discutais avec un ami au sein d’une boucle de messagerie instantanée. Notre échange portait sur des questions religieuses et historiques, deux domaines qui occupent une place importante dans mes réflexions et mes travaux. La conversation était intéressante et les arguments se succédaient. 

Progressivement, nous quittions les considérations générales pour aborder des questions plus profondes touchant aux principes, aux doctrines et aux concepts. J’apprécie particulièrement ces discussions qui permettent de confronter les idées et de préciser les raisonnements. D’autant plus que mon interlocuteur était un ami. Aucun enjeu de victoire ou de défaite intellectuelle ne pesait sur notre échange. Nous discutions simplement pour le plaisir de réfléchir ensemble.

À un moment donné, mon ami souleva plusieurs questions auxquelles j’avais précisément consacré un entretien écrit quelques mois auparavant. Plutôt que de reprendre intégralement des développements déjà formulés, je lui proposai de lire cet entretien qui comptait deux ou trois pages. Je lui expliquai que mes réponses s’y trouvaient et que je serais heureux de connaître son appréciation. Sa réaction me surprit. Quelques instants plus tard, il m’envoya une réponse en m’expliquant qu’il avait soumis mon texte à une intelligence artificielle. En substance, il me disait : « Voilà ce que l’IA pense de ton article ». Je lui posai alors une question très simple : « Mais toi, as-tu lu mon entretien ? ». Sa réponse fut négative. Je lui demandai ensuite s’il avait pris connaissance des observations produites par l’intelligence artificielle. Il m’expliqua les avoir simplement survolées pour gagner du temps…

À cet instant, je compris que notre discussion venait de changer de nature. Je ne discutais plus véritablement avec mon ami. On me proposait désormais de discuter avec une machine par l’intermédiaire d’un homme qui n’avait lu ni mon texte ni véritablement la réponse qu’il me transmettait. Cette situation en apparence anodine me semble révélatrice d’un phénomène beaucoup plus profond. Je souhaitais simplement qu’il prenne connaissance de mon raisonnement avant de le discuter. Or, en quelques secondes, l’exercice de lecture et d’analyse avait été remplacé par une opération technique.

Je ne suis pas opposé par principe à l’usage de l’intelligence dite artificielle. Elle constitue un instrument technique dont les possibilités sont considérables. Elle peut faciliter des recherches, organiser des informations, structurer un raisonnement ou permettre de gagner du temps. Mais une différence fondamentale existe entre utiliser un outil pour développer ses capacités intellectuelles et lui abandonner l’exercice même de sa réflexion. Dans le premier cas, la technique demeure au service de l’homme. Dans le second, l’homme risque progressivement de se placer au service de la technique. Toute la difficulté réside dans cette frontière que nous franchissons parfois sans même nous en apercevoir.

Dans cette anecdote, mon ami avait substitué la réponse d’une intelligence artificielle à sa propre lecture et à son jugement. Je lui avais envoyé un texte afin qu’il puisse découvrir ma pensée, examiner mes arguments et éventuellement les contester. Je ne lui demandais ni une approbation automatique ni une réfutation immédiate. J’attendais simplement qu’il accomplisse cet acte intellectuel élémentaire qui consiste à lire avant de juger. Deux ou trois pages. Était-ce véritablement une exigence démesurée ? Nous manquons tous parfois de temps. Il aurait parfaitement pu me répondre qu’il lirait mon entretien le lendemain ou lorsqu’il disposerait d’un moment de tranquillité. Mais il avait préféré solliciter immédiatement une machine pour obtenir une réponse à un texte qu’il n’avait même pas lu.

Cette expérience m’a conduit à m’interroger sur la nature même du débat intellectuel. Un véritable débat suppose une démarche… intellectuelle. Il exige de comprendre la pensée de l’autre, d’en identifier les fondements, d’en mesurer la cohérence et éventuellement d’en démontrer les insuffisances. Cela demande du temps, de l’attention, de la patience et une certaine humilité. Il faut accepter de ne pas répondre immédiatement. Il faut parfois reconnaître qu’un argument mérite réflexion ou qu’une question nécessite des recherches complémentaires. Ainsi se forment et se perfectionnent nos facultés intellectuelles. La confrontation des idées perd une grande partie de son intérêt lorsque les interlocuteurs renoncent à cet effort personnel.

La messagerie instantanée nous habitue déjà à une forme d’immédiateté intellectuelle. Nous recevons un message, nous répondons aussitôt et nous attendons une réaction rapide. Cette vivacité peut favoriser les échanges mais également encourager la superficialité. L’intelligence artificielle risque d’accentuer considérablement ce phénomène. Désormais, chacun peut répondre à un raisonnement complexe sans l’avoir véritablement compris. Il suffit de copier un texte, de demander à une machine de le critiquer puis de transmettre le résultat. L’interlocuteur reçoit alors une argumentation parfois pertinente mais dont celui qui la transmet ne maîtrise pas nécessairement les fondements. Nous entrons ainsi dans une situation paradoxale où chacun peut donner l’apparence de réfléchir sans avoir accompli le travail intellectuel correspondant…

J’aurais d’ailleurs très bien pu entrer dans ce jeu. J’aurais pu copier la réponse de l’intelligence artificielle et demander à une autre intelligence artificielle de la réfuter en s’appuyant sur mon entretien initial. Mon ami aurait ensuite pu soumettre cette nouvelle réponse à son propre outil et ainsi de suite. Nous aurions alors assisté à une confrontation de textes produits par des machines sous la surveillance plus ou moins attentive de deux êtres humains. Mais où serait passée notre réflexion personnelle ? Où serait passée notre capacité d’analyse ? Et que dire de cette disparition progressive du plaisir de réfléchir, de confronter les idées, de construire un raisonnement et de rechercher personnellement la vérité ? À quoi bon débattre si nous déléguons à des machines le soin d’argumenter et de répondre à notre place ?

Je crois que nous sous-estimons les conséquences de cette (r)évolution. Depuis toujours, les progrès techniques permettent à l’homme d’accomplir certaines tâches plus rapidement. Mais toutes les activités humaines ne peuvent être appréciées à la seule lumière de leur rapidité d’exécution. Lire un livre, étudier un texte ou méditer une question philosophique participent à la formation de notre intelligence. Lorsque nous lisons un auteur, nous découvrons une manière de penser, une architecture intellectuelle, des raisonnements et des nuances. Nous apprenons également à distinguer l’essentiel de l’accessoire. Le travail intellectuel dépasse donc largement la possession d’une réponse. Il réside aussi dans le chemin parcouru pour parvenir à cette réponse.

Je m’inquiète de voir se développer une forme de paresse intellectuelle que les nouvelles technologies pourraient rendre socialement acceptable. Pourquoi lire un entretien de trois pages lorsqu’une machine peut le résumer en quelques secondes ? Pourquoi étudier un ouvrage lorsqu’un logiciel peut en présenter les principales idées ? Pourquoi chercher soi-même des objections lorsqu’une intelligence artificielle peut en produire une dizaine instantanément ? La tentation demeure compréhensible mais dangereuse lorsqu’elle devient systématique. À force de déléguer l’effort intellectuel, nous risquons de perdre progressivement l’habitude de l’accomplir. Nous pourrions ainsi voir apparaître une société disposant d’un accès presque illimité aux connaissances mais dont les membres auraient de moins en moins le goût de les acquérir personnellement. L’abondance des réponses ne garantit nullement la profondeur des intelligences… 

Une distinction essentielle mérite également d’être rappelée. L’intelligence humaine ne consiste pas uniquement à traiter des données ou à produire des formulations cohérentes. Elle engage notre jugement, notre expérience, notre volonté et notre rapport personnel à la vérité. Dans la tradition philosophique classique, notamment aristotélicienne et thomiste, l’intelligence humaine reste ordonnée à la connaissance du vrai. L’homme cherche à comprendre et non simplement à obtenir des réponses. Une intelligence artificielle peut produire une objection pertinente à un texte sans que son utilisateur se soit personnellement approprié cette objection. Il peut ainsi disposer d’un argument sans posséder le raisonnement qui le soutient. Nous touchons ici à une illusion particulièrement redoutable, à savoir confondre la disponibilité d’une pensée avec sa maîtrise intellectuelle.

On peut avoir sous les yeux une démonstration brillante sans être capable de la comprendre. On peut transmettre une critique convaincante sans pouvoir en expliquer les prémisses. On peut enfin donner l’apparence d’une grande érudition tout en demeurant étranger aux connaissances mobilisées. L’intelligence artificielle ne crée pas cette faiblesse. L’histoire intellectuelle est remplie d’individus qui ont répété des arguments sans les comprendre. Mais elle peut lui donner une ampleur inédite en permettant à chacun de produire instantanément des développements dont il ne maîtrise ni la logique ni les implications. Nous risquons alors de confondre l’aisance rédactionnelle avec la profondeur de la pensée et l’accumulation des informations avec la véritable connaissance…

Pour revenir à notre échange initial, j’ai finalement décidé de mettre un terme à la discussion. Non par colère ou parce que je refusais la contradiction. Au contraire, j’aurais apprécié que mon ami conteste mes arguments et me pousse à préciser certains points de mon raisonnement. Mais je voulais discuter avec lui. Je voulais connaître sa lecture, son analyse, ses interrogations et ses éventuels désaccords. Je souhaitais découvrir ce que mon entretien pouvait susciter dans l’esprit d’un homme que je connais et avec lequel j’apprécie d’échanger. Une conversation intellectuelle représente aussi une rencontre entre deux intelligences, deux expériences et deux sensibilités. Cette dimension humaine me paraît irremplaçable.

Nous vivons à une époque où les moyens de communication n’ont jamais été aussi nombreux et où les instruments techniques permettent d’accéder presque instantanément à une quantité considérable de connaissances. Pourtant, je me demande si nous ne sommes pas en train de perdre quelque chose d’essentiel : le goût de l’effort intellectuel, la patience de la lecture et la joie de la réflexion personnelle. Il ne s’agit aucunement de condamner la technique ni de regretter artificiellement une époque révolue. Le progrès technique ne constitue pas nécessairement un progrès de l’intelligence humaine. Tout dépend de l’usage que nous en faisons. Une machine qui nous aide à mieux réfléchir peut être un instrument précieux. Une machine qui nous dispense systématiquement de réfléchir devient un problème… 

Au fond, cette petite mésaventure avec un ami m’a conduit à une interrogation beaucoup plus générale sur notre époque. Nous avons désormais la possibilité d’obtenir presque immédiatement une réponse à une multitude de questions. Mais cette facilité nous rend-elle réellement plus intelligents ? Nous pousse-t-elle à approfondir nos connaissances ou nous habitue-t-elle progressivement à nous satisfaire de raisonnements que nous n’avons pas construits ? Une civilisation ne se mesure pas uniquement à la puissance des outils qu’elle invente. Elle se mesure également à la qualité intellectuelle et morale des hommes qui les utilisent. Le véritable danger réside moins dans les performances croissantes de l’intelligence artificielle que dans la possibilité de voir l’homme renoncer progressivement à exercer sa propre intelligence.

Si nous devions un jour perdre le goût de lire, de réfléchir, de discuter et de juger par nous-mêmes, nous aurions peut-être réalisé un progrès technique considérable au prix d’un véritable appauvrissement humain. Quel étrange progrès que celui qui permettrait à l’homme de produire toujours davantage de réponses tout en le dispensant de se poser personnellement les questions ! Mais au fond, quelle société voulons-nous construire ? Une société d’hommes libres, capables de penser, de raisonner et de décider par eux-mêmes, ou une société d’individus perpétuellement assistés, devenus progressivement dépendants des machines qu’ils ont eux-mêmes inventées ? Le véritable danger réside peut-être dans ce renversement des rapports entre l’homme et la technique. À force de vouloir créer des robots toujours plus intelligents pour nous faciliter l’existence, nous risquons de devenir nous-mêmes les robots de nos propres robots…


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