Pourquoi les frontières ne suffiront-elles jamais à résoudre la crise migratoire ?

Franck-Abed-Afrique



Depuis plusieurs années, la question migratoire s’est imposée comme l’un des principaux sujets du débat politique européen. Face à l’augmentation des flux migratoires, qu'ils soient réguliers ou irréguliers, de nombreux responsables politiques défendent un renforcement du contrôle des frontières. Cette orientation se traduirait notamment par le déploiement de dispositifs de surveillance toujours plus sophistiqués et la mobilisation de forces policières chargées d’assurer l'intégrité des territoires nationaux. Ces mesures répondent à une préoccupation légitime. En effet, aucune communauté politique ne peut se maintenir dans le temps si ses frontières deviennent purement symboliques.

La maîtrise des frontières relève des prérogatives essentielles de la souveraineté politique. Un État possède le droit de définir les modalités selon lesquelles des individus peuvent entrer et séjourner sur son territoire. Cette capacité de décision ne relève ni d’une fermeture absolue ni d’un rejet de l’autre, mais d’un principe fondateur de l’existence politique selon lequel un pays doit pouvoir se gouverner conformément à ses propres principes.

Cependant, considérer que les murs, les barbelés ou les contrôles intensifs pourraient apporter une réponse définitive au phénomène migratoire serait une erreur d’analyse. Une frontière peut limiter un flux, mais elle ne supprimera pas les causes qui le rendent nécessaire aux yeux de ceux qui partent. Tant que subsistera un écart considérable de niveau de vie et de perspectives entre certaines régions du monde et l’Europe, la pression migratoire continuera de s’exercer.

En réalité, la question ne revient pas uniquement à déterminer comment mieux contrôler ou limiter les arrivées. Elle invite également à comprendre pourquoi autant d’hommes et de femmes considèrent que leur avenir se trouve ailleurs que sur leur terre d’origine. Les migrations massives dépassent largement le seul cadre européen. Elles représentent aussi un défi majeur pour de nombreux pays africains qui voient des forces vives quitter leur continent.

La fuite des cerveaux illustre cette difficulté. Des médecins, des ingénieurs, des chercheurs, des entrepreneurs ou encore des étudiants choisissent chaque année de poursuivre leur parcours dans les pays aux économies les plus avancées, notamment en Europe ou en Amérique du Nord. Ces départs peuvent représenter une opportunité individuelle pour ceux qui recherchent de meilleures conditions de vie, mais ils affaiblissent les sociétés qui ont besoin de ces compétences pour assurer leur pérennité économique et sociale. À cette perte de compétences s’ajoute parfois un phénomène à ne pas sous-estimer : l’enracinement progressif des générations suivantes dans les pays d’accueil. Nées ou élevées en Europe, elles entretiennent souvent un lien différent avec le pays de leurs parents et ne participent pas toujours directement à son rayonnement économique ou institutionnel.

Par ailleurs, de nombreux migrants qui arrivent en Europe ne disposent pas nécessairement des qualifications recherchées par les économies européennes ou rencontrent des difficultés à faire reconnaître leurs compétences. Les pays d’origine perdent ainsi des forces vives, tandis que les pays d’accueil doivent répondre aux défis liés à l'intégration économique, sociale et culturelle de populations issues d'environnements historiques, sociaux et religieux très éloignés. Ces écarts de parcours, de normes et de références collectives rendent complexe le « vivre-ensemble »…

Il ne s’agit évidemment pas de reprocher à un individu de vouloir améliorer sa condition de vie. La quête d’une existence meilleure relève des aspirations naturelles des êtres humains. Depuis toujours, les hommes se déplacent pour rechercher davantage de sécurité, de prospérité ou de nouvelles opportunités. L’interrogation porte plutôt sur les conditions qui conduisent de nombreux Africains à considérer que la réussite ne peut être trouvée qu’à l’étranger.

Un médecin, un ingénieur ou un chercheur formé en Afrique puis en Europe apporte une contribution au pays d’accueil, mais son absence représente aussi un réel manque pour les pays africains qui ont parfois contribué au financement de ces formations. Cette réalité doit néanmoins être nuancée. Les diasporas africaines jouent parfois un rôle économique important grâce aux transferts financiers, aux investissements et aux projets qu'elles soutiennent.

Certains choisissent également de revenir afin de partager leurs connaissances et leurs expériences acquises en Europe. Toutefois, ce phénomène demeure encore très minoritaire. Beaucoup font des allers-retours avec leur pays d’origine, où ils séjournent régulièrement, sans pour autant envisager de s’y réinstaller définitivement. Les écarts importants de niveau de vie, d’infrastructures, de services publics ou encore d’opportunités professionnelles entre les pays d’accueil et d’origine expliquent en partie cette difficulté à envisager un retour définitif.

L'objectif ne doit donc être ni de culpabiliser ceux qui choisissent de partir, ni de disqualifier par principe, en recourant à des amalgames historiques douteux, ceux qui défendent le droit des États à maîtriser leurs frontières. Une telle confusion détourne le débat des enjeux politiques, économiques et humains. Une politique migratoire responsable concilie la souveraineté nationale et le traitement des causes profondes des migrations…

L’Europe connaît aujourd’hui une situation paradoxale. Ses sociétés vieillissent et certains secteurs peinent à recruter, alors que le chômage de masse persiste depuis la fin des années 1970. En France, 3,32 millions de demandeurs d’emploi sont inscrits sans activité réduite selon France Travail, en intégrant ceux qui exercent une activité réduite, près de 5,8 millions de personnes cherchent un emploi. Cette situation révèle un décalage entre les besoins de l’économie, les compétences disponibles et l’attractivité des postes proposés.


Pourquoi faire encore appel à une main-d’œuvre étrangère alors qu’une partie de la population nationale reste sans emploi ? Les difficultés de recrutement ne traduisent pas seulement un manque de travailleurs, mais une inadéquation des compétences, des défaillances de la formation professionnelle, un manque de mobilité géographique et une faible attractivité de certains métiers.


Le coût du travail pèse également lourd. Les charges sociales, les impôts et les contraintes fiscales limitent la compétitivité des entreprises et leur capacité à offrir des rémunérations plus attractives. Le débat migratoire rejoint ainsi une interrogation plus large sur le modèle social, la compétitivité et la place du travail dans les sociétés européennes.

Par le passé, l’immigration de travail pouvait répondre à certains besoins ponctuels dans plusieurs secteurs. Toutefois, elle ne devrait jamais devenir un moyen de contourner les difficultés structurelles auxquelles un pays est confronté. Ces difficultés peuvent être liées aux insuffisances de la formation, à la dévalorisation de certains métiers, au manque d'investissement productif ou encore aux obstacles qui limitent la création d'emplois.

Reconnaître les limites d'une politique exclusivement fondée sur le contrôle des frontières ne signifie pas nier la nécessité même des frontières. Bien au contraire, une réflexion équilibrée suppose de tenir ensemble deux réalités souvent opposées à tort. Trop souvent, le débat demeure prisonnier d'une opposition idéologique stérile entre une gauche républicaine privilégiant l'accueil et une droite républicaine mettant l'accent sur le contrôle, comme si ces deux exigences étaient inconciliables.

Une politique cohérente doit pourtant associer maîtrise des flux, respect des frontières et traitement des causes migratoires. Une communauté politique possède le droit légitime de déterminer les conditions de son ouverture et de l’accueil qu’elle accorde. Mais la maîtrise des frontières ne peut, à elle seule, transformer les conditions économiques, sociales ou politiques qui poussent des populations entières à envisager le départ.

La question du développement africain demeure ici centrale. Pendant longtemps, le regard européen sur l’Afrique a oscillé entre deux attitudes opposées. La première reposait sur une vision paternaliste selon laquelle le continent africain ne pourrait construire seul son avenir et nécessiterait une tutelle permanente. La seconde, en réaction, tendait parfois à nier toute influence extérieure et à réduire les difficultés africaines à des causes exclusivement internes. Ces deux approches présentent une faiblesse commune. Elles ne considèrent pas toujours les sociétés africaines comme des acteurs historiques capables de définir elles-mêmes leur avenir, de choisir leurs orientations et de construire leurs propres modèles politico-économiques.

Les relations entre l’Europe et l’Afrique ne sauraient être pensées dans une logique paternaliste. Il ne s’agit pas d’imaginer une Europe apportant une solution toute faite à un continent, riche de sa diversité, condamné à attendre des secours. Le véritable enjeu repose sur l'émergence de sociétés africaines capables de produire leur propre richesse, de former leurs élites, de fonder leurs industries et d'offrir à leur jeunesse de réelles perspectives.

L'Afrique possède des atouts considérables. Son dynamisme démographique, ses ressources naturelles et l'énergie de sa jeunesse représentent autant de facteurs pouvant transformer l’économie africaine en profondeur. Mais ces potentialités nécessitent des infrastructures solides, une stabilité politique, une sécurité juridique et un environnement favorable à l'investissement.

L'objectif fondamental réside dans l'émergence d'une classe moyenne africaine. L’histoire économique montre qu’aucune société ne connaît un développement durable sans une population suffisamment nombreuse capable de consommer, d’entreprendre, d’investir et de participer pleinement à la vie économique. Créer les conditions de la réussite économique africaine revient donc à agir sur les causes profondes des migrations. Une Afrique plus prospère ne supprimerait pas totalement les migrations humaines, car celles-ci ont toujours existé. Mais elle permettrait de modifier leur nature. L’émigration deviendrait un choix libre, une expérience personnelle ou professionnelle et non une obligation imposée par l'absence d'avenir.

Cette perspective suppose également de revoir les relations économiques entre l'Europe et l'Afrique. Le partenariat ne doit plus être fondé uniquement sur une logique d'assistance perpétuelle, mais sur une coopération mutuellement bénéfique. L'investissement, la création d’un tissu industriel, la formation et les échanges commerciaux offrent des leviers beaucoup plus efficaces qu'une simple politique d’aide ou d’assistanat. Cette évolution suppose également que les dirigeants actuels et futurs rompent avec certaines pratiques héritées de la période de la Françafrique afin de construire des relations fondées sur la responsabilité et des objectifs communs.

L'Europe a naturellement intérêt à cette légitime évolution. Une Afrique plus stable, plus prospère et capable d'offrir des opportunités à sa jeunesse représente un bénéfice pour les deux continents. La question migratoire ne doit donc pas être entendue uniquement comme un problème de sécurité intérieure européenne, mais comme un sujet géopolitique majeur. Les murs peuvent protéger mais ils ne construisent pas. Les frontières peuvent organiser une communauté humaine et politique, mais elles ne remplacent jamais une politique de long terme. L’enjeu inévitable n'est donc pas simplement d'empêcher les hommes de partir, mais de bâtir les conditions économiques, sociales et politiques qui rendent le départ moins nécessaire.

L’Afrique ne doit pas demeurer un continent dont une partie de la jeunesse serait contrainte de chercher ailleurs les conditions de son épanouissement. Elle a vocation à devenir un espace capable de produire ses propres élites, de créer ses propres entreprises, de valoriser ses ressources et d’offrir à ses enfants une espérance concrète. En définitive, la question migratoire ne trouvera pas sa réponse uniquement avec des barbelés ou des miradors


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