La révolution numérique des années 1990 naquit sous le signe d’une immense espérance. Comme toutes les grandes mutations techniques de l’histoire, elle fut accompagnée d’une promesse de type messianique, celle d’un monde nouveau débarrassé des anciennes contraintes, des frontières, des hiérarchies et des autorités traditionnelles. Une partie des pionniers d'Internet, notamment en Californie, était influencée par l'esprit libertaire et la contre-culture américaine des années 1960, aux côtés d'autres héritages issus de la recherche universitaire, des laboratoires industriels et des programmes publics de recherche.
Ils imaginaient que la circulation universelle de l’information conduirait nécessairement à davantage de liberté, de fraternité et de connaissance. Certains avaient même parlé des « autoroutes de l’information » qui finirent par se transformer en « poubelles de l’information ». Selon ces diseurs de bonne aventure, le Réseau devait devenir une nouvelle agora mondiale, un espace où chaque individu pourrait prendre la parole, participer au débat collectif et accéder librement au savoir. Le monde semblait promis à une forme de réconciliation internationale grâce aux progrès techniques.
Cette vision reposait pourtant sur une croyance profondément moderniste, celle selon laquelle le progrès matériel entraînerait mécaniquement le progrès moral. L’Homme, pensait-on, deviendrait meilleur parce qu’il disposerait d’outils plus puissants. La technologie informatique devait accomplir ce que la philosophie, la religion ou la sagesse antique n’avaient jamais totalement réussi à réaliser, transformer la nature humaine. Mais cette conception oubliait une vérité fondamentale que les Anciens connaissaient parfaitement et que la théologie chrétienne rappelle depuis deux mille ans. L’Homme demeure un être marqué par une tension permanente entre le Bien et le Mal, entre la raison et les passions, entre la recherche de la Vérité et la tentation de l’orgueil…
L’amélioration des instruments techniques ou technologiques ne signifie pas nécessairement l’amélioration de celui qui les utilise. L’histoire humaine est malheureusement là pour en témoigner. Le numérique n’a donc pas engendré les mauvais comportements ni donné naissance à la haine, contrairement à une idée aujourd’hui largement répandue. Il a offert aux passions humaines un terrain d’expression démesuré où leurs formes les plus archaïques se déploient sans frein ni mesure…
L’erreur des prétendus premiers prophètes du Web fut peut-être d’avoir confondu la performance technique avec la vertu morale. Ils ont imaginé qu’en reliant les hommes entre eux, ils rapprocheraient automatiquement les cœurs et les esprits. Or une connexion ne rime pas forcément avec une communion. Rassembler des individus autour ou par un outil ne suffit pas à créer une communauté fondée sur le respect, la vérité et le Bien Commun.
La technologie ressemble parfois au feu de Prométhée. Elle éclaire, elle réchauffe, elle permet de grandes réalisations, mais elle peut aussi devenir dangereuse lorsqu’elle est utilisée sans sagesse. Tout progrès matériel exige un progrès spirituel qui lui corresponde. Sans cela, les instruments les plus admirables peuvent servir de très mauvais desseins. Les mauvais comportements appartiennent à l’histoire profonde de l’homme. Les guerres civiles, les persécutions, les rivalités politiques et les tragédies antiques en témoignent avec une constance saisissante.
Saint Augustin expliquait déjà que l’histoire humaine est traversée par le conflit entre deux logiques opposées, celle de l’amour de Dieu et celle de l’amour désordonné de soi. Les outils changent, les sociétés évoluent, mais le cœur humain demeure confronté aux mêmes combats intérieurs. En deux mille ou six mille ans, la nature humaine n’a guère changé même si les cadres qui canalisent cette nature ont, eux, beaucoup évolué. Internet n’a donc pas créé les passions humaines. Il les a amplifiées avec une puissance de feu inédite.
Deux interprétations sont possibles pour comprendre ce phénomène numérique inédit. La première consiste à considérer Internet comme un instrument neutre. Le réseau ne serait ni bon ni mauvais en lui-même. Effectivement, il ne ferait que refléter les intentions de ceux qui l’utilisent. Une même plume peut écrire un poème d’amour ou un manifeste appelant à la mort de ses adversaires politiques. Une même invention peut servir la civilisation ou la destruction. Un couteau peut servir à découper une belle côte de bœuf destinée à nourrir des hommes, ou devenir l’instrument d’un crime commis au nom d’un dieu…
La seconde interprétation considère au contraire qu’Internet n’est pas un simple outil extérieur à l’homme. Elle invite à dépasser l’idée d’une neutralité complète de la technique. Si l’usage d’un outil dépend d’abord de celui qui le manipule, de ses intentions et de ses dispositions intérieures, l’outil lui-même n’est jamais sans effet sur celui qui l’utilise. La technique façonne également les comportements et les habitudes.
La première analyse contient une part de vérité, mais seulement une part. La seconde se montre bien plus juste et pertinente. Les hommes ont toujours utilisé leurs outils selon leurs propres finalités. Cependant, les instruments transforment également ceux qui les utilisent. Comme je l’ai déjà démontré par ailleurs, les techniques ne sont jamais totalement neutres. Elles façonnent les comportements, les habitudes et même la manière dont nous appréhendons et vivons le monde.
Par exemple, la voiture n’a pas seulement permis de se déplacer plus rapidement. Elle a transformé les villes, l’organisation sociale et les modes de vie. La télévision n’a pas seulement diffusé des images. Elle a bouleversé la politique, la culture, le temps et le rapport au réel avec des effets positifs et négatifs. En définitive, Internet possède une influence comparable. Il n’est pas seulement un outil extérieur à l’homme. Il devient un environnement permanent dans lequel l’individu évolue, pense, échange et réagit.
Or cet environnement possède des caractéristiques qui favorisent certaines faiblesses humaines. L’immédiateté, l’anonymat et le mimétisme créent des conditions particulièrement favorables à l’expression des bas instincts humains. L’une des grandes ruptures introduites par Internet reste la disparition du temps de réflexion. Pendant des siècles, la parole humaine était ralentie par les contraintes matérielles. Une lettre demandait du temps, un livre nécessitait une élaboration patiente, un discours public engageait une responsabilité personnelle. Entre la pensée et son expression existait un espace où la raison pouvait intervenir. Le numérique a considérablement réduit cet espace et je le regrette fortement…
Désormais, une émotion peut devenir immédiatement une déclaration publique. Une indignation privée peut se transformer en accusation collective. Une frustration peut devenir une humiliation publique ou même un discours militant. La réaction précède souvent la réflexion. Or la sagesse repose précisément sur cette capacité à différer, à maîtriser ses impulsions et à laisser le temps à la raison de reprendre ses droits. Comme je l’explique souvent dans mes conférences, une information ressemble à un bon repas. En effet, il ne suffit pas de l’avaler, il faut la digérer pour qu’elle nourrisse réellement l’esprit.
Les traditions philosophiques et religieuses ont toujours valorisé cette discipline intérieure. Les Anciens savaient que toutes les pensées ne méritent pas d’être exprimées et que la maîtrise de soi constitue l’une des plus grandes victoires de l’homme sur lui-même. Internet encourage parfois le mouvement inverse. Il transforme l’émotion en parole immédiate et la parole immédiate en affrontement, souvent violent et peu constructif. L’anonymat se révèle comme une autre rupture majeure. Toute société civilisée repose sur une idée simple. Celui qui parle doit pouvoir répondre de ses paroles. La responsabilité est ce qui donne à la liberté son équilibre moral.
Toutefois, la difficulté de notre époque en France réside également dans le fait que la liberté d’expression s’exerce dans un cadre juridique de plus en plus restrictif, ce que je trouve très inquiétant. Certaines lois limitent le champ de la parole publique et de la recherche intellectuelle, tandis qu’un autre phénomène s’ajoute à cette réalité avec l’irruption du tribunal médiatique. Ce dernier condamne très souvent par avance certaines opinions divergentes, non pas parce qu’elles reposeraient sur des mensonges, des calomnies ou des appels à la violence, mais simplement parce qu’elles s’écartent des idées dominantes. La conséquence de cet état de fait se matérialise notamment dans l'usage massif des pseudonymes et de l'anonymat sur les plateformes où se déroulent les débats en ligne.
Cet anonymat peut parfois répondre à une volonté légitime de protéger sa liberté de parole, mais il comporte également un risque majeur, celui de créer une illusion de disparition de la responsabilité. Derrière un écran, certains individus se sentent protégés des conséquences sociales de leurs propos. La honte diminue, la retenue disparaît et l’autre devient progressivement un simple objet de jugement. Cette transformation est particulièrement dangereuse, car la violence commence souvent par une déshumanisation ou la psychiatrisation de l’adversaire. Avant de s’en prendre physiquement à quelqu’un, l’homme commence généralement par ne plus voir en lui un semblable. Il devient un symbole, une catégorie, un ennemi abstrait à abattre…
La doctrine chrétienne rappelle au contraire que chaque personne possède une dignité propre parce qu’elle est créée à l’image de Dieu. La rencontre du visage de l’autre impose une limite morale. Lorsque le visage disparaît derrière un avatar ou un pseudonyme peu sérieux (Guerrierdu24, ChevalierCroisé, Rambo224, Jean Neymare, etc.), cette barrière naturelle s’affaiblit. À Athènes comme à Rome, les débats se tenaient à visage découvert. Plus tard, le chevalier affrontait son adversaire face à face, ses armoiries révélant son identité. La confrontation des idées n’excluait ni le courage ni la responsabilité. De même, les grandes querelles intellectuelles du passé supposaient une reconnaissance de l’adversaire comme personne.
L’insulteur numérique, lui, frappe souvent depuis l’ombre. Il ne risque ni le regard de l’autre ni la conséquence immédiate de ses paroles. Il possède l’illusion de la puissance sans accepter le poids de la responsabilité. La grande utopie de l’épopée numérique fut peut-être de penser que le progrès technique pouvait tenir lieu de civilisation. Mais une société ne repose jamais uniquement sur ses machines, ses réseaux ou ses moyens de communication. Elle repose avant tout sur des vertus humaines, la vérité, la prudence, la tempérance, le respect et la recherche du Bien Commun. Cette chimère numérique n'a malheureusement pas disparu. Elle réapparaît aujourd'hui dans certains discours sur l’intelligence dite artificielle, qui laissent croire que le perfectionnement des machines pourrait dispenser les hommes de cultiver leurs propres compétences.
Les Anciens avaient compris qu’une liberté sans morale finit toujours par devenir une nouvelle forme d’asservissement et de tyrannie. Lorsque les sociétés abandonnent les cadres spirituels et culturels qui permettent de discipliner les passions, elles ne libèrent pas nécessairement un homme meilleur. Elles risquent de libérer l’homme livré à ses instincts. Internet n’a donc pas créé une humanité nouvelle. Il a révélé, avec une sophistication technique, les forces obscures qui peuvent détruire l’homme et les relations humaines.
La question essentielle ne porte donc pas seulement sur l’usage que nous faisons de la technologie. Elle concerne ce que devient cette technologie lorsqu'elle est mise entre les mains d'hommes incapables de se gouverner eux-mêmes, alors même qu’en France les institutions censées garantir l’ordre, le droit et le Bien Commun se montrent de plus en plus défaillantes…

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