Le 10 août 1901, dans la lumière estivale de Versailles, deux universitaires britanniques de haute distinction, Charlotte Anne Moberly et Eleanor Jourdain, s’engagèrent dans les allées du Petit Trianon... Femmes de lettres et pionnières de l’enseignement supérieur féminin en Angleterre, elles n’étaient animées d’aucune disposition particulière au merveilleux. Pourtant, ce qui devait n’être qu’une promenade érudite se mua progressivement en une expérience d’une étrangeté radicale. Une pesanteur inexplicable s’empara de l’atmosphère. Le paysage, d’abord familier, sembla se dérober aux repères contemporains. Des figures apparurent, vêtues selon les canons du XVIIIème siècle, évoluant dans un silence presque solennel. L’une d’elles, plusieurs mois plus tard, fut reconnue par Moberly, à la lumière d’un portrait, comme Marie-Antoinette elle-même, absorbée dans l’acte de dessiner au sein de ces jardins qui furent jadis son refuge. Loin de céder à l’enthousiasme romantique ou au sensationnalisme, les deux savantes entreprirent une enquête rigoureuse et méthodique. Pendant des années, elles confrontèrent leurs souvenirs respectifs, dépouillèrent les archives, étudièrent les plans anciens du domaine et scrutèrent les témoignages historiques. En 1911, sous les pseudonymes d’Elizabeth Morison et de Frances Lamont, elles publièrent An Adventure, ouvrage dans lequel elles avançaient l’hypothèse d’une « rétrovision », à savoir la perception exceptionnelle, et comme hors du temps, d’événements appartenant à un passé révolu. Le livre connut un retentissement considérable et inscrivit durablement le Petit Trianon dans la légende. Cependant, la critique historique ne tarda pas à s’exercer. Des incohérences chronologiques furent relevées... Certains détails parurent avoir été précisés à la lumière de recherches ultérieures. Ainsi, des explications rationnelles, fatigue, chaleur accablante, autosuggestion collective, ou même rencontre fortuite avec des figurants costumés, furent proposées avec une force persuasive. À ce jour, nulle interprétation n’a su s’imposer de manière définitive. Les spécialistes demeurent partagés entre le scepticisme méthodique et l’ouverture prudente à l’inexpliqué. L’historien, en tant que gardien de la rationalité critique, se doit de se défier des récits extraordinaires et de soumettre tout témoignage au crible de la vérification. De fait, il lui incombe également de reconnaître que le réel ne se laisse pas toujours réduire aux catégories conceptuelles d’une époque donnée. Entre la crédulité naïve et le scepticisme dogmatique s’ouvre un espace où la prudence intellectuelle devient vertu. L’épisode du Petit Trianon appartient peut-être à ces événements qui résistent obstinément aux explications totales. Il demeure, dans le tissu de l’Histoire, comme une faille discrète, un lieu où le temps semble avoir, un instant, hésité, et où le mystère, sans jamais se résoudre, continue de murmurer à l’oreille de la raison. Fait intéressant, Tolkien a cité l’expérience psychique d’Annie Moberly et Eleanor Jourdain comme l’une des influences l’ayant marqué...


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