Un régime qui brûle ses chefs

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« Un régime qui brûle ses chefs dans l’actualité se condamne lui-même ! Voyez Bonaparte… Je ne dis pas Napoléon - mais Bonaparte : il n’eût rien fait de bon s’il n’eût étudié Rome ; s’il n’eût préféré César à Robespierre, Tacite à Saint-Just et le droit romain aux droits de l’homme ».


Alexandre Damville à un ministre. Dialogue tiré du livre Les Ecrivains de Michel de Saint-Pierre.

Ce passage me paraît contenir une vérité politique que notre époque a largement oubliée. Les grandes civilisations ne se construisent jamais dans l’amnésie. Lorsqu’un régime passe son temps à renier ses propres chefs, à déboulonner ses figures fondatrices ou à réécrire son histoire au gré des passions du moment, il sape lui-même les fondements de sa légitimité.

Une communauté politique ne peut durer que si elle entretient un rapport organique et sain avec son passé. Sans mémoire, il n’y a plus de transmission. Sans transmission, il n’y a plus de civilisation... Qui peut le nier ?

La distinction opérée entre Bonaparte et Napoléon me paraît par ailleurs remarquable. L’auteur ne célèbre pas d’abord le souverain couronné, mais l’homme qui s’est formé intellectuellement avant d’exercer le pouvoir. Il rappelle implicitement qu’aucun grand homme d’État ne surgit du néant. Bonaparte n’a pas improvisé son génie. Il l’a construit par l’étude, par l’assimilation des modèles antiques et par une méditation constante de l’histoire romaine. Son originalité ne réside pas dans la rupture, mais dans sa capacité à inscrire son action dans une continuité bimillénaire.

En cela, Napoléon incarne l’idéal d’un génie qui élève la tradition à son plus haut degré de perfection, transformant l’héritage romain et européen en une synthèse nouvelle et durable, fidèle à la grandeur classique tout en la renouvelant.

L’opposition entre César et Robespierre est, à cet égard, profondément symbolique. César représente le fondateur, celui qui transforme une crise politique en un nouvel ordre institutionnel qui prendra réellement racine grâce à son petit-neveu et fils adoptif. Robespierre, au contraire, incarne la logique révolutionnaire poussée jusqu’à son terme. Celle où la pureté idéologique finit par consumer la société et ses propres artisans.

Toute révolution porte en elle une dynamique autodestructrice, car lorsqu’un régime fonde sa légitimité sur l’épuration permanente, personne n’est jamais suffisamment pur pour échapper au soupçon. Cette idée apparaît dès la première phrase du texte. Un régime qui brûle ses chefs dans l’actualité et par les émotions se condamne lui-même. La Révolution dite française en fournit l’illustration la plus éclatante. Elle dévora successivement les Girondins, les Hébertistes, les Dantonistes, puis Robespierre lui-même, sans oublier les royalistes et tous autres opposants politiques...

Le contraste entre Tacite et Saint-Just approfondit encore cette réflexion. Tacite représente la sagesse politique acquise par l’observation des siècles. Son œuvre enseigne la permanence des passions humaines, les mécanismes du pouvoir, la fragilité des empires et la nécessité de la prudence. Saint-Just, à l’inverse, symbolise la fascination pour le pouvoir politique totalitaire, cette prétention à reconstruire la société selon des principes théoriques sans égard pour les réalités historiques. L’un contemple l’histoire afin d’en tirer des leçons. L’autre prétend abolir l’histoire au nom d’un idéal révolutionnaire transformé en idéal mortifère...

La dernière opposition est sans doute la plus profonde. Le droit romain aux droits de l’homme. Cette formule ne doit pas être comprise comme un rejet simpliste de toute idée de droits fondamentaux. Elle exprime avant tout une opposition philosophique entre deux conceptions du droit. Le droit romain est un droit concret, historique, jurisprudentiel, façonné progressivement par l’expérience des générations. Il naît des coutumes, des institutions et de la pratique. Les droits de l’homme, dans leur acception révolutionnaire, procèdent davantage d’une philosophie rationaliste qui prétend déduire l’ordre politique de principes universels abstraits. L’auteur rappelle ainsi une intuition classique, déjà présente chez Aristote, Burke ou Joseph de Maistre. Une société ne se gouverne pas par des abstractions, mais par des institutions vivantes, lentement élaborées par l’histoire et l'expérience...

Napoléon, dans son génie législateur, a su précisément opérer cette synthèse. Il a réconcilié le droit romain avec les nécessités modernes, forgeant un Code civil qui demeure un monument de clarté, d’équilibre et de réalisme politique, loin des utopies abstraites. Ce texte, nonobstant quelques défauts, constitue finalement une critique de toutes les idéologies qui croient pouvoir refaire le monde en effaçant le passé. Il rappelle que la véritable création politique ne consiste jamais à inventer ex nihilo, mais à recevoir, transmettre et perfectionner un héritage.

La modernité révolutionnaire confond souvent nouveauté et progrès. La pensée classique, au contraire, enseigne que le progrès authentique procède d’une fidélité créatrice. Les plus grands bâtisseurs ne furent jamais des hommes sans mémoire. Ils furent ceux qui surent puiser dans la longue expérience des civilisations afin d’y trouver les principes permanents de l’ordre politique. Napoléon, plus que tout autre, incarne cette fidélité créatrice. Par son élévation intellectuelle, son sens de l’État et sa capacité à restaurer l’autorité après le chaos révolutionnaire, il demeure pour moi la figure suprême de l’homme d’État avec Auguste.

Son génie n’est pas seulement militaire ou administratif. Il se révèle également philosophique car Napoléon avait parfaitement saisi que la grandeur d’une nation réside dans sa capacité à assumer et à transcender son passé.

Ce passage, en définitive, dépasse largement le cas de Bonaparte. Il formule une loi générale de l’histoire. Une civilisation survit moins par la force de ses innovations que par la fidélité qu’elle conserve à ses fondements. Lorsqu’une société méprise son héritage, rompt avec ses modèles et substitue l’idéologie à la tradition, elle prépare non son émancipation, mais son propre épuisement. Les peuples qui durent sont ceux qui savent que l’histoire n’est pas un fardeau dont il faut se libérer, mais un patrimoine dont il faut se montrer digne.

Napoléon, en restaurant l’ordre, la hiérarchie et la continuité au cœur même de la modernité politique, en offre l’illustration la plus noble et la plus inspirante.


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