Le libertarianisme n’est pas seulement une théorie politique contestable. Il constitue plus profondément une idéologie qui tend à nier certaines réalités fondamentales de la nature humaine et de l’ordre social. La ligne de fracture avec la pensée catholique et monarchiste apparaît, au fond, relativement simple. D’un côté, une conception dans laquelle la norme est objective, supérieure aux individus et ordonnée au Bien Commun ; de l’autre, une vision où la norme procède essentiellement des volontés individuelles et de leurs interactions contractuelles.
La distinction entre transcendance et immanence peut éclairer cette opposition, à condition d’être correctement formulée. Dans une perspective catholique et monarchiste, il ne s’agit nullement de défendre une prétendue « transcendance de l’individu ». La transcendance concerne avant tout l’ordre moral lui-même, c’est-à-dire l’existence d’une loi naturelle ou divine qui dépasse les volontés particulières et à laquelle individus comme institutions demeurent soumis. L’individu n’est donc jamais la source ultime de la norme.
À l’inverse, la logique libertarienne repose principalement sur la souveraineté individualiste et sur le primat du consentement. La norme découle alors des accords librement conclus entre individus : contrats, associations, droits de propriété ou engagements révisables. Le fondement de l’ordre social ne réside plus dans une vérité commune ou dans une finalité supérieure, mais dans la juxtaposition de volontés particulières. La divergence devient alors profonde et, sur le fond, irréconciliable.
Dans la vision catholique traditionnelle, la société est organique, hiérarchique et orientée vers le Bien Commun. L’homme n’y apparaît pas comme un individu isolé et autosuffisant, mais comme un être enraciné dans une communauté historique, morale et spirituelle. Il hérite d’une langue, d’une culture, d’une famille, d’une civilisation et d’une mémoire collective qu’il n’a pas choisies mais qui le façonnent profondément. Le pouvoir monarchique trouve précisément sa légitimité dans la protection de cet ordre et dans l’arbitrage des intérêts particuliers au service de la continuité politique et civilisationnelle.
Le libertarianisme repose au contraire sur plusieurs présupposés particulièrement fragiles : l’idée que l’individu serait fondamentalement autonome et autosuffisant ; la conviction que les intérêts privés, librement poursuivis, produiraient spontanément l’harmonie sociale ; enfin, la tendance à considérer toute autorité publique comme une menace avant d’y reconnaître une protection légitime. Or il suffit de retirer un seul de ces postulats pour que l’édifice théorique commence à vaciller.
Dès lors que l’on reconnaît que l’homme réel ne naît jamais hors-sol mais toujours au sein d’appartenances concrètes, l’idée de l’individu abstrait perd immédiatement sa pertinence. Dès lors également que les intérêts particuliers entrent durablement en conflit - ce que toute l’histoire humaine confirme abondamment - la nécessité d’un arbitre légitime, d’une autorité commune et d’un principe d’ordre réapparaît inévitablement. Enfin, lorsque les peuples constatent que la liberté sans limites, sans devoirs et sans enracinement favorise l’isolement, la fragmentation sociale, la dissolution du politique et parfois même l’impuissance collective, ils réclament naturellement des repères, une continuité historique et une autorité capable de préserver le Bien Commun. Une société ne repose jamais durablement sur le seul jeu des contrats volontaires. Le contrat peut éventuellement organiser une société déjà constituée ; il ne suffit ni à faire naître une civilisation ni à la maintenir vivante.
Cette opposition apparaît également lorsqu’il est question des mécanismes d’exclusion sociale ou communautaire. Certains pourraient être tentés d’établir une comparaison entre certaines pratiques libertariennes d’exclusion contractuelle et les anciennes sanctions religieuses de la chrétienté médiévale. La ressemblance demeure cependant largement superficielle. Dans la chrétienté médiévale, l’excommunication ou certaines formes d’exclusion sociale visaient avant tout le salut des âmes et la protection du Bien Commun. La sanction possédait une dimension fondamentalement réparatrice. Effectivement, il s’agissait de conduire le pécheur au repentir afin de permettre sa réintégration dans la communauté. Elle s’inscrivait dans un ordre moral et spirituel supérieur. Le libertarien raisonne quant à lui principalement à partir du droit de propriété et du contrat. Le droit d’exclure découle alors de la souveraineté de l’individu sur son espace privé et non d’une vérité commune ou d’une conception transcendante du bien. La différence de fond demeure donc considérable.
Les Amish et les Mennonites, que j’ai eu l’occasion d’étudier attentivement, constituent à cet égard un cas très particulier. Leur pratique de l’exclusion relève encore d’une logique religieuse communautaire et d’une conception transcendante de la vérité, même si je n’y adhère évidemment pas. En cela, ils demeurent spirituellement plus proches des anciennes disciplines chrétiennes que du libertarianisme moderne.
Au fond, toute société durable suppose l’existence d’un ordre commun qui dépasse les simples volontés individuelles. Une civilisation ne peut survivre sans héritage, sans autorité, sans continuité et sans finalité supérieure. Là réside sans doute le véritable point de rupture entre la pensée catholique et monarchiste d’un côté et le libertarianisme contemporain de l’autre….

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