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Dans le retrait par le maire de Saint-Denis du portrait officiel d’Emmanuel Macron, il faut voir bien plus qu’un simple acte administratif. Ce geste, dépourvu de contrainte juridique car l’affichage n’étant pas imposé par la loi, possède une densité symbolique exceptionnelle. Il rompt avec une pratique devenue, sous la Ve République, quasi sacramentelle : la présence tutélaire de l’image présidentielle dans les lieux de l’autorité publique.
L’ironie me paraît vraiment éclatante. La République moderne, prompte à dénoncer le « culte de la personnalité », a reconstruit une véritable liturgie séculière autour de la figure du chef de l’État. Le portrait officiel occupe dans les mairies la place jadis tenue par les effigies royales ou les crucifix. Il participe volontairement, même si peu de Français s'en rendent compte, d’une sacralisation de la fonction qui évoque, mutatis mutandis, la théologie politique de la monarchie française. Effectivement, le corps du roi, mortel et immortel, était l'incarnation de la continuité monarchique. Sous la Vème République, le président devient cette figure presque transcendantale où se concentrent unité nationale, permanence de l’État et mystique du pouvoir républicain et démocrate.
Retirer ce portrait ne saurait être considéré comme un acte neutre. Il s’agit de rompre un rite tacite de communion symbolique, de commettre un iconoclasme mineur, analogue aux gestes observés lors des troubles civils ou des guerres de Religion. Certains considèrent cet acte, largement médiatisé, comme le point de départ d’une forme d’affrontement politique entre un maire élu à la tête d’une liste soutenue par La France insoumise (LFI) et le Parti communiste français (PCF), et le pouvoir en place.
La République, qui se veut affranchie des « superstitions monarchiques », n’a cessé de produire ses propres icônes, ses processions médiatiques et ses figures tutélaires. Elle a sécularisé la transcendance tout en conservant sa grammaire, façonnant ainsi une monarchie républicaine dont Carl Schmitt ou Ernst Kantorowicz auraient aisément mis au jour la théologie sous-jacente, exercice auquel je me livre présentement.
Le paradoxe me semble particulièrement saisissant. Nous vivons dans une République qui prétend avoir aboli les logiques monarchiques, tout en recréant dans l’ordre symbolique ce qu’elle condamne dans l’Histoire de notre pays. Le vide laissé par l’absence du portrait révèle la charge religieuse et affective dont elle avait investi cette image.
Ce qui se joue à Saint-Denis éclaire ainsi la nature profonde du pouvoir moderne, lequel, même lorsqu’il se veut rationnel et contractuel, ne peut se passer d’incarnation, de mystère ni de continuité symbolique. Le geste du maire rappelle que la politique française demeure, dans ses profondeurs, traversée par des logiques de sacralité sécularisée et par des affrontements de représentations où se jouent encore, sous des formes déplacées, les tensions fondamentales du pouvoir...
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