Dante, l’islam et les simplifications idéologiques


Franck-Abed


Réduire mille ans de relations entre chrétienté et islam à une opposition simple, absolue et permanente relève davantage du slogan idéologique que de l’histoire sérieuse.Oui, les conflits religieux ont existé ! Ils furent même parfois très violents. Les croisades en Terre Sainte - guerres défensives - sont une réalité. De nombreux auteurs chrétiens ont vu et voient dans l’islam une erreur doctrinale majeure. Mais l’Histoire entre ces deux grandes religions ne peut être réduite ou enfermée ou considérée comme un affrontement binaire.


Dès l’époque des croisades, des alliances politiques et militaires furent conclues entre princes chrétiens et dirigeants musulmans, souvent contre d’autres chrétiens ou d’autres musulmans. Les intérêts dynastiques, commerciaux et stratégiques ont constamment transcendé les appartenances religieuses. Nous pouvons le regretter, mais il s’agit d’un fait historique qu’il convient de ne pas passer sous silence.


Les Fatimides d’Égypte (chiites) contactèrent les Croisés lors de la Première Croisade pour s’allier contre les Turcs seldjoukides (sunnites), leur principal rival. Ils leur fournirent ravitaillement et guides. En 1244, les Ayyoubides de Damas conclurent une alliance militaire avec les Francs d’Acre contre les Ayyoubides d’Égypte et les Khwarezmiens, formant une armée mixte vaincue à La Forbie.


De nombreux émirs syriens locaux (Alep, Tripoli, etc ) signèrent régulièrement des trêves ou des pactes avec les États croisés pour contrer des voisins musulmans plus puissants. Rois ou seigneurs chrétiens ont combattu d’autres chrétiens avec l’aide de troupes musulmanes. Par exemple, El Cid, exilé de Castille, servit les émirs musulmans de Saragosse et combattit avec leurs troupes contre les royaumes chrétiens d’Aragon et de Barcelone. Il jouta également contre les musulmans et de nombreux auteurs contemporains l'ont considéré comme un mercenaire même si en Castille il passe pour un des héros de la Reconquista...


En Espagne, de nombreux rois et comtes ibériques (Castille, Catalogne, Aragon) utilisèrent régulièrement des mercenaires ou des alliés musulmans issus des taïfas pour vaincre des rivaux chrétiens voisins. Dans les États croisés, certains barons francs s’allièrent aux Fatimides d’Égypte contre le roi de Jérusalem, employant des auxiliaires musulmans dans leurs conflits internes... Bref !


Cette realpolitik n’a rien d’exceptionnel. Les rois de France se sont alliés aux Ottomans contre les Habsbourg, tandis que certains Habsbourg eux-mêmes ont négocié ou coopéré avec des puissances musulmanes. L’histoire des nations, des royaumes, des empires et des puissances n’est pas celle de deux blocs monolithiques figés dans une guerre éternelle… La donne est aujourd’hui similaire. Par exemple, les États-Unis et plusieurs pays occidentaux (à majorité chrétienne par leur héritage culturel) entretiennent depuis des décennies une étroite alliance stratégique avec l’Arabie saoudite et d’autres monarchies sunnites du Golfe, notamment pour contrer l’influence de l’Iran chiite et de ses proxies régionaux. Les exemples de ce genre sont nombreux !


Quant à l’argument tiré de Dante, il me paraît particulièrement faible. Dante n’était ni Pape, ni un théologien officiel, encore moins une autorité doctrinale de l’Église. Je dis très sobrement que ce fut un grand poète et un génie littéraire engagé dans les luttes politiques de son temps. Sa Divine Comédie ne peut être considéré comme un traité de théologie, mais plutôt comme une œuvre morale, politique et poétique.


D’ailleurs, Dante n’hésite pas à placer en enfer plusieurs Papes (Nicolas III, Boniface VIII, Clément V) ainsi que de nombreux évêques et prélats. Faudrait-il en conclure qu’il n’était pas vraiment catholique ou hostile au catholicisme ? Évidemment que non. Son enfer reflète ses jugements personnels sur son époque, marqués par les querelles guelfes et gibelines. Utiliser la seule présence de Mahomet en enfer pour prétendre résumer « la pensée chrétienne authentique » sur l’islam se révèle inexact et intellectuellement réducteur. En tant que catholique, je tiens l’islam pour théologiquement erroné, tout en reconnaissant pleinement la complexité des relations historiques entre chrétiens et musulmans...


Le catholicisme ne doit pas être un marqueur identitaire ou politique, mais d’abord une adhésion personnelle à la vérité du Christ, vécue dans la charité, la raison et l’espérance. Vive le Christ-Roi !




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