L’histoire du Proche-Orient regorge de figures ambiguës, de héros proclamés et de traîtres désignés. Ashraf Marwan appartient à cette catégorie d’hommes que les nations utilisent volontiers, avant de les renier ou de les ensevelir sous le silence. Né le 2 février 1944 au Caire, mort dans des circonstances troubles à Londres le 27 juin 2007, Marwan fut à la fois homme d’affaires, intermédiaire politique, négociateur d’armement… et surtout espion.
Issu d’un milieu proche du pouvoir, fils d’un officier au service du régime, il épouse Mona, la fille du président Gamal Abdel Nasser. Ce mariage le propulse au cœur de l’appareil d’État égyptien. Sous Nasser d’abord, puis sous Anouar el-Sadate, il fréquente les plus hauts cercles du pouvoir, les dossiers militaires, les services de renseignement et les réseaux diplomatiques.
Mais derrière le notable se cachait un agent secret. Selon de nombreuses sources israéliennes, Ashraf Marwan travailla pour le Mossad et fut l’un de ses informateurs les plus précieux. Certains responsables du renseignement israélien iront jusqu’à le qualifier de « meilleur agent jamais recruté par leurs services ». Il transmit des informations de première importance sur l’Égypte, ses capacités militaires, ses intentions stratégiques et ses alliances régionales.
Son nom reste intimement lié à la guerre du Kippour de 1973. Ce conflit opposa du 6 au 25 octobre Israël à une coalition arabe menée par l’Égypte et la Syrie. L’attaque surprise du 6 octobre brisa le sentiment d’invulnérabilité israélien né de la guerre des Six Jours. Les Égyptiens franchirent le canal de Suez, détruisirent la ligne Bar-Lev, tandis que les Syriens lançaient l’assaut sur le Golan. Après les premiers revers, Israël mobilisa ses réserves, bénéficia du soutien américain et reprit l’initiative jusqu’à menacer Damas et approcher du Caire.
Or, fait capital : Ashraf Marwan avait averti les Israéliens de l’imminence de la guerre. Dans la nuit du 5 au 6 octobre 1973, il rencontra à Londres le directeur du Mossad, Zvi Zamir, pour l’informer qu’une offensive arabe se préparait à très brève échéance. Toutefois, l’heure exacte de l’attaque ainsi que la portée réelle de ses indications demeurent discutées. Pour les uns, Marwan fut un informateur décisif qui chercha à prévenir Israël ; pour les autres, il agissait en agent double et aurait volontairement brouillé certains éléments afin d’induire partiellement le Mossad en erreur.
Voilà une vérité que les amateurs de complots oublient volontiers. On entend souvent : « Ils savaient tout », « ils étaient au courant », « ils ont laissé faire ». La réalité historique est plus simple et plus humaine : les services secrets reçoivent quantité de rapports, d’alertes, de rumeurs, de signaux contradictoires. Disposer d’une information ne signifie pas automatiquement la croire, la hiérarchiser ou agir à temps. Les bureaucraties doutent, hésitent, se trompent, minimisent. L’intelligence n’abolit ni l’orgueil ni l’erreur.
Cette même rhétorique a d’ailleurs resurgi après les événements du 7 octobre. Beaucoup ont immédiatement affirmé que tout était su d’avance, que rien n’aurait pu surprendre, ou que l’attaque aurait été délibérément laissée se produire. Là encore, l’histoire enseigne plutôt que les appareils de renseignement, même puissants, peuvent être victimes de certitudes erronées, d’aveuglement institutionnel, d’excès de confiance ou d’une mauvaise lecture des signaux disponibles. Les défaillances humaines demeurent souvent une explication plus solide que les scénarios de machination totale.
Le cas Marwan l’illustre parfaitement. Israël disposait d’un informateur remarquablement introduit au cœur du pouvoir égyptien, mais cela n’empêcha ni la surprise stratégique initiale ni le séisme politique qui suivit. Le prestige de la direction israélienne fut profondément atteint, tandis que le mythe d’une invincibilité permanente se fissura durablement. Golda Meir, fragilisée par les conséquences du conflit et les critiques visant les défaillances du renseignement, démissionna le 11 avril 1974. Elle fut remplacée par Yitzhak Rabin, alors que la région entrait déjà dans une nouvelle phase diplomatique et stratégique.
Quant à Marwan lui-même, son destin s’acheva comme un roman d’espionnage noir. Le 27 juin 2007, il est retrouvé mort au pied de son immeuble londonien, après une chute depuis le balcon de son appartement situé au cinquième étage. Suicide ? Assassinat ? Règlement de comptes ? Message posthume ? Le mystère demeure entier, et continue d’alimenter les interprétations les plus diverses, même si certains savent...
Ashraf Marwan fut de ces hommes qui vécurent entre les lignes : entre Le Caire et Londres, entre loyauté familiale et raison d’État, entre patriotisme et duplicité, entre vérité et manipulation. Dans le monde des services secrets, il n’y a souvent ni héros absolus ni démons parfaits, mais des hommes de l’ombre dont l’Histoire ne découvre les cartes qu’après la partie.
Pour ceux que le sujet intéresse, je conseille également de voir L’Ange du Mossad, adaptation qui revient sur cette affaire fascinante et sur la personnalité énigmatique d’Ashraf Marwan.


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