Un motif d’espérance

Franck-Abed-Intellectuel

Il est des moments qui ne relèvent ni du voyage ni du simple repos, mais d’un retrait volontaire du monde, d’un retour à l’essentiel. Une retraite, au sens plein du terme : non pour fuir, mais se tenir à l’écart pour mieux voir, comprendre et vivre. Ainsi s’est déroulée, il y a quelque temps, une semaine à l’Abbaye Notre-Dame de Fontgombault avec mes garçons. Quelques jours pour habiter autrement le temps, pour se laisser porter par un rythme qui n’est plus celui de l’urgence, mais celui d’une harmonie ancienne, traditionnelle, patiente, presque immuable.

Vivre à l’heure des moines suppose d’abord d’accepter d’entrer dans leur cadence. Sept offices jalonnent la journée : les matines au cœur de la nuit, les laudes à l’aube, puis prime, tierce, sexte et none qui scandent les heures du jour, avant les vêpres qui recueillent le soir et les complies qui ouvrent au grand silence de la nuit. Peu à peu, ce rythme ne contraint plus ; il libère en même temps qu’il ordonne. De plus, il y a les messes basses entre les laudes et prime… Un moment de grâce et d’intensité spirituelle qui lance parfaitement la journée que Dieu permet. 

Les vêpres, à Fontgombault, ont quelque chose de particulièrement saisissant, mêlant gravité et douceur dans une lumière déclinante. Les complies enveloppent la nuit d’une paix presque palpable, d’autant plus profonde qu’elles s’achèvent dans le grand silence nocturne du monastère. J’avais expliqué à mon plus jeune que les psaumes chantés à ce moment-là sont ceux que récitaient déjà les premiers chrétiens dans la nuit, au temps des persécutions antichrétiennes sous l’Empire romain. Cette continuité invisible confère à ces instants une épaisseur singulière.

Les messes basses du matin sont si particulières à Fontgombault. Elles offrent un silence habité, d’une densité rare, presque tangible. Ceux qui sont déjà venus comprendront ce que ces mots cherchent maladroitement à dire. Pour les autres, il faut le vivre, car certaines réalités ne se décrivent pas mais elles se reçoivent.

Au cœur de cette retraite, ce qui a véritablement confirmé en moi un motif d’espérance ne relevait ni des offices ni même du cadre. Un moment plus discret, presque ordinaire en apparence et pourtant profondément révélateur de notre temps… Un soir, entre le dîner et les complies, mes garçons ont été pris en charge - naturellement, simplement - sans que rien ne soit organisé, sans que je n’aie rien demandé. Par des jeunes, des adultes en devenir. Ils étaient là pour travailler, concentrés, exigeants avec eux-mêmes : des lycéens préparant le concours de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr. 

La plupart venaient de lycées militaires. Dans la journée, entre les offices, je les voyais à la bibliothèque, studieux, plongés dans leurs livres, engagés dans un effort exigeant pour réussir. Ils partageaient le rythme des moines, entre prières et travail manuel, et s’inscrivaient sans bruit dans cette discipline librement choisie.

Au milieu de cette rigueur, subsistait pourtant une place pour autre chose : l’attention, la simplicité, une forme de transmission silencieuse. Mes enfants se sont mêlés à eux comme si tout allait de soi. Ils ont joué, échangé. Ils furent véritablement guidés et encadrés. Sans consignes, sans effort apparent. Comme si une évidence les reliait. 

Ce contraste m’a profondément marqué. D’un côté, une jeunesse exigeante, tournée vers un idéal de service, prête à s’engager dans une voie difficile. De l’autre, une disponibilité intacte, une capacité à accueillir plus jeunes qu’eux, à leur donner du temps sans y être contraints. Ni posture, ni discours : simplement une manière d’être. Dans nos milieux, cela va de soi : les plus jeunes sont naturellement pris en charge par leurs aînés, tandis que les anciens, loin d’être mis de côté, demeurent pleinement intégrés et honorés.

Peut-être là se trouve, au fond, ce qui m’a le plus touché. Dans un monde souvent prompt à douter de sa jeunesse, à la dire dispersée ou désorientée, apparaît tout autre chose : une jeunesse catholique et française, enracinée, structurée, habitée, capable de silence et d’effort, mais aussi de générosité spontanée. Et mes garçons, sans que je leur explique quoi que ce soit, l’ont perçu. Attirés naturellement par cet exemple vivant, ils n’ont eu besoin d’aucun mot. Une cohérence se donnait à voir, une unité se transmettait d’elle-même.

Dans ces instants discrets prend corps l’espérance : non dans de grandes déclarations, mais dans des réalités concrètes, presque invisibles. Dans un monastère retiré, entre un repas du soir et les complies, à travers le regard d’enfants et l’engagement silencieux de quelques jeunes hommes. Bien souvent, juste avant les complies, plusieurs garçons se retrouvaient pour jouer au football, parties qui, dans l’enthousiasme, se transformaient parfois en rugby, comme un prolongement simple et joyeux de cette fraternité chrétienne vécue au quotidien.

Une semaine à Fontgombault ne change pas le monde, mais elle ressource spirituellement. Avant de partir, j’ai demandé à mes garçons d’aller remercier les « grands ». Je l’ai fait moi-même, en leur adressant mes vœux sincères de réussite pour leurs concours. Notre armée a besoin de tels jeunes.

Et cela suffit, parfois, à raviver en profondeur un motif d’espérance… 


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