Quelques réflexions sur l'eugénisme

Franck-Abed-Intellectuel


L’eugénisme ne saurait être interprété comme le prolongement naturel de la médecine, car il en constitue au contraire une inflexion radicale sinon une profonde contradiction. La médecine classique repose sur un principe fondamental, soigner l’individu existant en raison même de son existence (peu importe sa religion, sa couleur de peau, ses actes, etc). L’eugénisme, en revanche, introduit une logique distincte consistant à sélectionner en amont les individus jugés aptes à naître selon des critères prédéfinis…


Une telle mutation ne relève pas d’un simple progrès technique mais d’un basculement anthropologique majeur aux conséquences catastrophiques. Dans la perspective de la doctrine catholique, la dignité humaine est intrinsèque et inconditionnelle. Effectivement, elle ne dépend ni des capacités physiques ou intellectuelles, ni de l’état de santé, ni d’une quelconque utilité sociale. Dès lors, toute entreprise visant à hiérarchiser les vies humaines selon leur qualité introduit une rupture normative majeure.


L’argument de l’inéluctabilité du progrès technologique ne saurait, à lui seul, fonder une légitimation morale. L’histoire contemporaine fournit à cet égard des précédents éclairants. Ainsi, certaines politiques eugénistes du XXème siècle, culminant dans les dérives observées lors de la Deuxième Guerre mondiale, furent elles aussi justifiées au nom de la rationalité scientifique et de l’amélioration de l’espèce humaine. Loin de constituer un progrès, elles ont révélé les potentialités destructrices d’une science dissociée de toute limite éthique objective.


Par ailleurs, l’eugénisme repose implicitement sur une redéfinition de la valeur humaine, désormais indexée sur des critères de performance, de santé ou d’optimisation. Une telle redéfinition entraîne des conséquences systémiques. Elle substitue à une logique de protection des personnes une logique de gestion des populations. Dans ce cadre, la vulnérabilité cesse d’être reconnue comme une dimension constitutive de l’humanité pour devenir un défaut à éliminer pour toujours.


Ce glissement ouvre la voie à une dynamique potentiellement illimitée d’extension des critères de sélection, des pathologies graves aux handicaps, puis à des caractéristiques de plus en plus subjectives, cognitives, comportementales voire esthétiques. Il ne s’agit pas d’une hypothèse spéculative mais d’une tendance inhérente à toute logique d’optimisation…


Enfin, une question décisive demeure, celle de l’autorité définissant les normes. Qui définit les critères de sélection ? Sur quels fondements scientifiques, éthiques ou politiques reposent-ils ? Loin d’être neutre, ce pouvoir est susceptible d’être capté par des intérêts économiques, idéologiques ou technocratiques, transformant ainsi la maîtrise technique en instrument de contrôle social, dont certains films et séries parlent avec sérieux ou gravité.


L’eugénisme ne peut ainsi être réduit ou présenté comme une simple extension des capacités médicales. Il engage une transformation profonde des principes qui fondent la médecine et, plus largement, la civilisation elle-même. Là où la médecine vise à soigner, l'eugénisme introduit une logique de sélection incompatible avec l’affirmation de la dignité inconditionnelle de toute vie humaine. En ce sens, il ne constitue pas un progrès, mais bien une rupture profonde. 


Le combat ne fait que commencer...


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