Il est toujours salutaire de revenir sur ses analyses passées. Comme je le rappelle régulièrement, le temps long est le véritable révélateur de la pertinence - ou de la fragilité - des diagnostics politiques. Les enthousiasmes du moment, les emballements sensationnels et les prophéties hâtives se dissipent ; restent les faits, les résultats et la cohérence d’ensemble.
En 2010, à l’invitation de Jean Robin (Enquête et Débat), j’avais débattu face à Pierre Cassen (Riposte laïque) lors d’un échange intitulé Pour ou contre Zemmour ?. Depuis cette joute intellectuelle, nous n’avions pas eu l’occasion de nous recroiser, chacun poursuivant ses différentes activités.
Récemment, Pierre Cassen a repris l’un de mes articles dans son site (1). Nous avons ensuite échangé par messagerie privée. Il m’a alors proposé, avec courtoisie, d’écrire un texte afin de déterminer si mon avis, très critique, sur Éric Zemmour avait évolué. J’ai accepté, non par esprit de ralliement, mais parce que la confrontation des idées et la diffusion des analyses sont indispensables à toute réflexion sérieuse.
Avant toute chose, je précise que ce débat, ancien désormais, est toujours accessible en ligne. J’invite les lecteurs à le consulter, en amont ou à l’issue de la lecture de cet article. À l’époque, j’avais avancé plusieurs arguments qui me semblent toujours pertinents, précisément parce qu’ils relevaient de l’objectivité et non de la subjectivité.
Pour commencer, il convient de rappeler qu’Éric Zemmour a entamé sa carrière dans la presse écrite au milieu des années 1980. Avant de se lancer dans l’électoralisme, il a occupé pendant près de quarante ans un rôle central dans le paysage médiatique français, à travers la presse écrite, la radio et la télévision, sans oublier les multiples rediffusions de ses interventions rendues possibles par les nouvelles technologies de l’information et de la communication.
La question que je posais déjà en 2010 demeure entière : comment expliquer une telle longévité médiatique et une telle visibilité pour un discours présenté comme subversif mais qui, en réalité, reste profondément compatible avec les normes dominantes du débat public ? Si son propos avait été réellement disruptif ou hostile au système politique en place, il n’aurait jamais connu une exposition aussi continue, massive et confortable sur une période longue de quarante ans.
Lorsque Éric Zemmour se déclara candidat à l’élection présidentielle, j’annonçai immédiatement, lors de conférences publiques, le score qu’il obtiendrait. J’avais tablé entre 7 et 8 %. Cette anticipation reposait sur une lecture sociologique simple : les bastions historiques du FN-RN resteraient fidèles à leur camp d’origine, tandis que son plaidoyer, d’inspiration bourgeois-conservatrice et libéral, ne toucherait que modestement les classes populaires et moyennes ainsi que les territoires périphériques.
Mon analyse indiquait également qu’il ne trouverait pas d’espace politique viable entre Les Républicains et le RN, se cantonnant à une surenchère sécuritaire inefficace. Ce positionnement, alimenté par des provocations verbales répétées, a paradoxalement normalisé Marine Le Pen. Dans le même temps, elle a cantonné Zemmour à un segment électoral étroit, incapable de le porter à la victoire finale. Effectivement, il ne parvint jamais à s’extraire du registre alarmiste et anti-islam pour proposer une offre politique exhaustive susceptible d’élargir sa base électorale.
Le faible résultat obtenu au premier tour de la présidentielle 2022 doit être mis en perspective. Nonobstant plusieurs décennies d’exposition médiatique, une promotion massive de ses ouvrages et une campagne marquée par une couverture exceptionnelle, Éric Zemmour n’a convaincu qu’une minorité du corps électoral. Il faut souligner un point trop souvent passé sous silence : en tant que primo-candidat, il bénéficia d’une couverture journalistique similaire à celle de Macron en 2017, là où des partis plus anciens et des candidats solidement implantés disposaient d’une visibilité bien moindre lors de leurs déplacements ou de leurs réunions publiques. Ce décalage mérite une réflexion sérieuse, dégagée des passions et de l’émotionnel.
Depuis le lancement de son mouvement politique, l’échec apparaît structurel. Les élections législatives qui suivirent confirmèrent l’absence totale d’ancrage local, de relais territoriaux et de crédibilité électorale. Aucun candidat investi ne se qualifia pour le second tour. Un tel résultat apparaît politiquement accablant. Il démontre qu’un parti construit comme une extension quasi exclusive d’un homme, sans cadres solides, sans autonomie interne ne peut donner de gages solides aux Français. Sans le soutien constant des médias et l’appui de mécènes particulièrement généreux, cette chimère politique se serait rapidement dissoute dans l’anonymat…
Les élections européennes de juin 2024 ont apporté une nouvelle démonstration de cette fragilité. La liste conduite par son organisation a franchi péniblement le seuil de 5 % avec 5,47 % des suffrages exprimés (1 353 127 voix), obtenant cinq élus. La suite a mis en lumière leur désunion, l’indiscipline et le peu de sérieux dans la composition de l’état-major politique. En effet, sur les cinq élus, quatre ont quitté ou rompu très promptement avec le parti zemmouriste. Là encore, l’événement ne relève pas de l’anecdote politicienne : il expose crûment les lacunes d’un mouvement bâti dans l’urgence, sans épaisseur humaine ni culture politique.
Aux législatives anticipées de juin-juillet 2024, qui ont suivi de peu cette implosion interne, Reconquête a subi un revers encore plus cinglant : avec seulement 0,75 % des voix au premier tour au niveau national, le parti a réalisé un score bien inférieur aux 3,61 % de 2022. Une nouvelle fois, aucun candidat n’a bien sûr franchi le seuil du second tour, confirmant l’absence totale d’implantation locale et la marginalisation électorale. Les élections municipales et communautaires sont actuellement en cours (campagne active pour le scrutin des 15 et 22 mars 2026). Je ne peux les analyser à ce stade ; je préfère attendre les résultats concrets pour en tirer les leçons.
En dépit de ces défaillances répétées, Éric Zemmour et son entourage continuent de profiter d’une indulgence fort étonnante. Par le passé, les médias se montraient nettement plus sévères avec les responsables politiques incapables de transformer leur visibilité en résultats concrets. Ici encore, il ne s’agit pas de conclure hâtivement, mais de poser les bonnes questions, sans tomber dans le complotisme le plus fanatique ou le plus délirant.
Au sujet de la doctrine ou plus exactement de la proposition politique, ses faiblesses apparaissent très clairement. Zemmour a pris le commentaire historique pour un projet politique, alors même que son récit du passé, largement biaisé, repose sur des approximations et des contre-vérités. Or vouloir gouverner une nation par le rétroviseur, au nom d’un passé idéalisé et mythifié, conduit à une impasse politique. D’une manière générale, le récit historique français, aussi brillant soit-il, ne suffit pas à orienter une politique publique capable de répondre aux défis contemporains que représentent la mondialisation, le mondialisme (2), les réalités économiques ou technologiques, les rapports de force politiques et les enjeux internationaux.
Cette confusion s’accompagne d’une carence flagrante en matière de doctrine économique. Malgré son ambition présidentielle, aucune vision cohérente n’a émergé sur les questions essentielles : dette, industrie, politique monétaire, souveraineté budgétaire. Son discours oscillait entre libéralisme affirmé, conservatisme et interventions ponctuelles de l’État, sans ligne directrice claire. De plus, ses prises de position sur la Russie, l’Ukraine ou l’accueil des réfugiés ukrainiens après le début du conflit, ont disqualifié Zemmour auprès d’une grande partie de l’électorat. Il avait même minimisé, avant février 2022, le risque d’une invasion russe de l’Ukraine, jugeant l’escalade non inévitable et mettant en cause l’Otan. Cette analyse s’est révélée totalement erronée, alors que la plupart des observateurs lucides et sérieux anticipaient clairement le déclenchement de la guerre, compte tenu des signaux militaires et diplomatiques accumulés.
Par ailleurs, sa lecture sociologique du pays s’est révélée profondément mauvaise. Il a surestimé le poids électoral d’un vote de rupture bourgeois, urbain et actif, tout en sous-estimant l’importance décisive des classes populaires et des territoires périphériques. Sous la Ve République, les élections se gagnent avec ces électorats, pas uniquement avec des segments socialement favorisés et politiquement très visibles. Cette grossière erreur d’analyse l’a enfermé dans un espace électoral étroit, incapable de faire basculer une élection nationale ou européenne en sa faveur.
Il convient de rappeler que, ni aujourd’hui ni par le passé, les musulmans ne dirigent les médias, le gouvernement ou les grandes entreprises françaises. La focalisation quasi exclusive de Zemmour sur l’islam et les musulmans relève moins d’une analyse politique rigoureuse que d’une construction polémique simplificatrice et fausse. Les difficultés que nous subissons trouvent leurs causes ailleurs : désindustrialisation, explosion de la dette, affaissement de l’autorité de l’État, crise des services publics, paralysie administrative et soumission croissante aux instances supranationales, etc.
Ces regrettables réalités ne peuvent être expliquées par la lecture, partiale, incomplète et biaisée que Zemmour fait du réel. Elle réduit les maux politiques à la présence d’une population musulmane qu’il faudrait précisément définir, alors qu’elle reste largement éloignée des centres réels du pouvoir politique, économique et médiatique.
Certains pourraient objecter que l’islam suscite des craintes réelles dans l’opinion publique. Selon divers sondages, 60 à 70 % des Français jugent l’islam incompatible avec la République. Cependant, le rôle d’un homme d’État n’est pas de se complaire dans la facilité. Il ne s’agit pas non plus de flatter des inquiétudes, légitimes ou non. Au contraire, il élève le débat et tient un langage de vérité. Admettons que l’islam présente des incohérences doctrinales, ou qu’il soit jugé incompatible avec la République. Cela n’explique en rien la faillite politique, sociale et économique que traverse notre pays. Celle-ci est le résultat direct des décisions prises par les différents présidents et ministres depuis au moins cinq décennies.
Le cœur du problème ne relève donc pas de l’islam, mais de dynamiques politiques, économiques, démographiques et migratoires. Réduire ces phénomènes complexes à une seule variable religieuse constitue une erreur analytique majeure. Quant aux débats sur la religion, théologiques ou doctrinaux, ils ne peuvent être sérieusement conduits par des responsables politiques extérieurs au champ religieux. Ces débats appartiennent à un registre différent de l’analyse politique.
Il suffit de changer les termes du propos zemmourien pour en mesurer l’inanité. Par exemple, si quinze à vingt millions de personnes originaires d’Asie du Sud-Est s’installaient progressivement en France, la question ne serait ni celle du bouddhisme, ni de l’hindouisme, ni du shintoïsme, mais fondamentalement migratoire. Personne de sérieux ne dirait que la France fait face à un « problème bouddhiste » ou « hindouiste » ou « shintoïste ». Un tel afflux poserait mécaniquement des problèmes de capacité d’accueil, de cohésion nationale, de logement, d’emploi, de services publics et d’intégration, indépendamment des religions ou des philosophies professées. En effet, vingt millions d’Éthiopiens ou quinze millions de Pakistanais athées poseraient les mêmes problèmes collectifs, preuve que la question est d’abord migratoire et non confessionnelle.
Enfin, la limite la plus sous-estimée par les commentateurs politiques reste sans doute de nature communicationnelle. Zemmour n’a jamais quitté la posture de l’éditorialiste. Il a confondu provocation intellectuelle et stratégie politique, visibilité numérique et influence électorale réelle. La popularité à l’écran ou sur les réseaux sociaux ne garantit ni l’adhésion ni la capacité à gouverner. Une organisation numérique performante et des audiences élevées n’ont pas empêché sa harangue de rester confinée à un cercle sociologique déjà acquis, fondamentalement restreint et incapable de s’élargir.
En définitive, Éric Zemmour incarne avant tout une figure du grand forum public, dont l’influence politique réelle demeure limitée. Il a occupé cette place parce que les médias l’ont accompagné pendant près de quatre décennies, sans jamais le boycotter. Pourtant, cette présence continue et massive ne s’est jamais traduite par une réussite électorale. Le temps long le confirme : la médiatisation excessive et la viralité ne sauraient se substituer à une doctrine solide, à une stratégie cohérente, à un enracinement réel et à une saine capacité d’analyse politique.
À l’inverse de cette logique, nous, monarchistes, ne quémandons pas le soutien des grands médias. Nous demandons simplement qu’ils accomplissent leur travail et respectent leurs principes : donner la parole équitablement à toutes les composantes politiques. Les dirigeants des médias se réclament sans cesse du pluralisme, de la liberté d’expression et du débat d’idées ; reste à savoir s’ils consentent réellement à les mettre en œuvre.
Il existe, au sein de la famille monarchiste, une authentique vitalité intellectuelle : articles, colloques, conférences, livres, revues et débats de fond. Si les monarchistes avaient joui de la même médiatisation et du même soutien implicite pendant dix ou vingt ans, il ne fait aucun doute qu’un roi régnerait déjà sur la France.
Si la parole monarchiste demeure presque toujours bâillonnée, ce n’est pas par hasard, mais parce qu’elle porte une vérité que peu osent affronter. Zemmour, lui-même, n’a jamais su en mesurer la profondeur. Il n’a pas non plus reconnu que la monarchie demeure le système le plus à même de rendre grandeur et stabilité à notre pays. La monarchie ne se contentera pas de retoucher l’institution républicaine. Elle en bouleversera les fondements. Elle tracera le chemin d’un renouveau nécessaire et salutaire pour la France…
(1) Que ferait un roi de France en 2026 ?
(2) Certains confondent par méconnaissance ou malice, mondialisation et mondialisme. La première est un phénomène naturel, ancien comme l’histoire humaine, fait d’échanges, de circulations et de rencontres entre les peuples. Le second est un projet idéologique, qui vise à l’uniformisation du monde, à l’effacement des nations et des identités.


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