Le contrat social n’est ni une invention moderne ni une abstraction surgie au XVIIIᵉ siècle. Il existe depuis que les êtres humains vivent de manière organisée. L’affirmation d’une autorité, acceptée par une communauté en échange de l’ordre, de la protection et de la justice, fonde un contrat social, explicite ou tacite. Cette évidence s’avère universelle et traverse les âges. Elle ne naît pas de la plume d’un idéologue mais de l’expérience humaine.
Pourtant, dans l’imaginaire contemporain, l’expression « contrat social » renvoie immédiatement à Jean-Jacques Rousseau et à son ouvrage Du contrat social ou Principes du droit politique. Cette association automatique révèle moins une vérité historique qu’une victoire sémantique. Rousseau a si pleinement imposé sa définition du contrat social qu’elle a presque effacé de la mémoire publique toutes les autres conceptions.
Il semble difficile de concevoir que des contrats sociaux aient pu exister indépendamment de l’auteur des Rêveries du promeneur solitaire. Il importe donc de reprendre ce terme, d’en contester l’appropriation exclusive et de lui redonner toute sa profondeur historique.
Le contrat social tel que conçu par Rousseau repose sur une fiction fondatrice : celle d’individus abstraits, libres et égaux, décidant volontairement de s’associer pour former un corps politique. Cette hypothèse initiale ne résiste pas à l’examen de l’histoire humaine, car elle ne correspond à aucune donnée historique, anthropologique ou sociologique. L’homme n’a jamais existé à l’état d’atome isolé, détaché de toute filiation organique, de tradition vivante et d’autorité préexistante. Il apparaît au contraire comme un être d’emblée inscrit dans des liens de filiation et de sociabilité.
Plus grave encore, Rousseau prétend fonder l’autorité politique sur la « volonté générale » qu’il définit comme l’expression de l’intérêt commun. Sur le papier, cette définition peut éventuellement sembler claire, mais dans le monde réel, elle reste insaisissable. Qui peut réellement connaître cette volonté ? Comment est-elle proclamée ? Par quels moyens la contester lorsqu’elle est validée ? En pratique, la « volonté générale » rousseauiste ouvre la voie à toutes les confiscations du pouvoir « au nom du peuple ».
La filiation directe entre Du contrat social et les totalitarismes du XXᵉ siècle est souvent récusée par les disciples de Rousseau, au nom des intentions de l’auteur et du cadre restreint dans lequel il inscrivait sa réflexion : celui de communautés homogènes supposément vertueuses et non celui d’États totalitaires.
Cette défense ne suffit toutefois pas à dissiper les ambiguïtés de la notion de « volonté générale ». En raison même de son indétermination structurelle et de son affranchissement de toute transcendance normative, celle-ci se prête à une instrumentalisation politique redoutable, permettant de justifier l’exercice d’un pouvoir illimité, de la Terreur jacobine jusqu’aux totalitarismes du XXᵉ siècle et à certaines de leurs prolongations contemporaines…
Le cœur du problème est d’ordre philosophique. Le contrat rousseauiste ne reconnaît aucune autorité au-delà de la volonté humaine collective. Privé de toute norme morale objective, il instaure un pouvoir auto-justifié, indépendant de toute légitimité extérieure. Cet anthropocentrisme radical, présenté comme une entreprise de libération, ouvre en réalité la voie à un État tyrannique et déshumanisé, capable d’exiger tout au nom de l’intérêt général. Les dérives révolutionnaires et totalitaires ne constituent dès lors pas une trahison accidentelle du projet mais la manifestation de ses failles structurelles.
Contrairement à ce que pensent une grande majorité de nos contemporains, le contrat social a toujours existé sous des formes concrètes et incarnées. Dans les sociétés tribales, l’autorité du chef ne procède pas d’un vote, mais de sa capacité à protéger, nourrir, arbitrer et conduire le groupe. L’adhésion à cette autorité ne s’exprime pas par un acte formalisé ou un texte signé, mais par une reconnaissance implicite et vécue, fondée sur la protection et la survie du clan.
La féodalité médiévale illustre cette réalité d’un ordre fondé sur des obligations partagées. Le seigneur protège l’ensemble de la communauté, rend la justice, assure la paix locale et veille au bon fonctionnement du territoire placé sous sa responsabilité. En retour, les hommes travaillent la terre, versent des redevances en nature ou en argent et reconnaissent son autorité. Ce lien n’implique nullement une égalité parfaite entre les parties. La hiérarchie et la dépendance en constituaient la structure, tout en assurant une interdépendance réelle des devoirs et des responsabilités.
Je tiens pleinement compte des récents débats historiques qui contestent l’uniformité du féodalisme, position à laquelle j’adhère sans réserve. Il demeure néanmoins indéniable que les liens de vassalité reposaient sur des serments réciproques et des obligations précises. Ces liens, malgré leur diversité provinciale et leur caractère souvent fragmenté et inégalitaire, précédaient largement toute théorisation abstraite du contrat social proposée par le Genevois au cours du siècle dit des Lumières. Ces relations, loin de se réduire à de simples rapports de force, s’inscrivaient dans la durée et le droit coutumier.
En pratique, le seigneur ne pouvait prétendre à aucun avantage excédant ce que ses fonctions légitimaient. Les paysans, en respectant leurs engagements, garantissaient la stabilité et la continuité de la paix locale, laquelle s’ordonnait au sein d’une organisation sociale et politique plus vaste. La religion chrétienne conférait un caractère sacré à ces obligations mutuelles, inscrivant ces liens dans une légitimité morale incontestable. Le système féodal reposait sur des règles claires, excluant l’arbitraire. Il organisait la vie sociale autour de services fondés sur un sens commun du devoir et une hiérarchie légitime.
La monarchie française reposait d’abord sur un contrat implicite, qui s’est progressivement institutionnalisé pour devenir une norme solide et reconnue au fil des siècles. Le roi garantissait l’unité du royaume et rendait justice à ses sujets. Il défendait le territoire contre les dangers intérieurs et extérieurs. Il assurait la stabilité politique et sociale. En retour, les sujets lui devaient fidélité, obéissance et respect des institutions. Ce contrat ne se formalisait jamais par un texte unique. Il se vivait et se transmettait de génération en génération, s’incarnant dans les coutumes, les différents corps intermédiaires et les familles, cellules de base de la société. Ainsi, il se déployait de manière organique selon le principe de subsidiarité.
Toutefois, il convient de reconnaître que des excès ont pu se produire, mais ils étaient essentiellement imputables à la nature humaine et non au système lui-même. Ils reflètent les passions, les faiblesses et les erreurs individuelles qui peuvent surgir même au sein d’un ordre stable et bien organisé, sans que celui-ci n’en soit la cause ou la caution. En revanche, dans les expériences révolutionnaires, le problème se montre double : il tient autant à la nature humaine qu’à un système institutionnel qui favorise ces travers, les encourage et les légitime.
De nos jours, le contrat social semble profondément altéré, voire rompu. La République impose un excès croissant de règles, de normes et de taxes, multipliant les obligations qui pèsent sur le peuple, tout en réduisant ses garanties de protection et de sécurité. Elle contraint chaque aspect de la vie quotidienne, échouant pourtant à garantir justice et stabilité. Ce déséquilibre nourrit une défiance généralisée et fragilise la cohésion sociale. Les fractures territoriales, sociales et économiques se creusent, tandis que l’autorité publique peine à assumer ses responsabilités. En fragmentant le pouvoir et en multipliant les normes, l’État républicain s’affaiblit, laissant les Français exposés à l’incertitude, à l’insécurité et aux violences en tous genres.
En conséquence, la France subit un morcellement social profond. Les communautés ne disposent plus de références communes. L’histoire nationale est régulièrement l’objet de critiques acerbes, très fréquemment injustifiées. Cette mise en question relativise notre culture elle-même, au point que certains envisagent même son effacement. Les institutions républicaines, incapables de faire vivre le « vivre ensemble » qu’elles proclament sans cesse au mépris des faits, fonctionnent au gré des cycles électoraux et des improvisations ministérielles, renforçant le sentiment d’instabilité et de désordre politiques.
À tout cela s’ajoute une crise profonde de la légitimité. Le pouvoir ne s’appuie plus sur la promotion du Bien Commun, mais sur la communication médiatique, les sondages, les réseaux sociaux et la gestion de l’urgence. Le contrat social républicain ne se conçoit plus comme un pacte protecteur entre la République et les Français, mais comme une contrainte unilatérale imposée par le pouvoir avec autoritarisme. Il s’est transformé en un véritable « diktat social », que presque personne ne reconnaît comme légitime. Cependant, tous en subissent les effets néfastes. Ce désaveu s’exprime par une contestation sociale et politique persistante, symptôme d’une défiance majoritaire envers les institutions et les élites, d’un rejet de l’ordre établi et d’un désenchantement collectif profond.
L’insatisfaction généralisée naît non seulement de la lourdeur des règles et des taxes, mais aussi de l’absence de liens tangibles entre le pouvoir et « le peuple souverain », de l’illusion d’une participation démocratique alors que les décisions majeures échappent à tout contrôle « citoyen ». La République, enfermée dans son carcan bureaucratique et obsédée par la prolifération de ses règles et procédures, se trouve désormais étrangère à la vie quotidienne des Français. Ceux-ci affrontent l’insécurité, les inégalités, les violences et la complexité de leurs existences sans protection de l’État.
Le contrat social n’a pas disparu, mais il a été dépouillé de sa substance par une conception idéologique qui ignore l’homme et ses réalités anthropologiques. Rousseau n’a pas inventé le « contrat social » mais l’a profondément perverti. Restaurer un véritable contrat social exige de renouer avec notre histoire, l’autorité incarnée et la hiérarchie des responsabilités. Sans enracinement, sans continuité et sans autorité légitime, aucun pacte politique durable et bénéfique pour la société ne peut exister. Le véritable enjeu intellectuel ne consiste pas à réinventer le contrat social, mais à en restituer les fondations philosophiques et historiques, telles que la France les a connues pendant plus de 1 300 ans...


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