Sionisme : quand le vocabulaire sacré sert un projet profane

Franck-Abed


Le mot sionisme apparaît à la fin du XIXème siècle. Il renvoie étymologiquement à Sion, l’une des collines de Jérusalem, symbole ancien et puissant dans la tradition juive. Depuis les Psaumes et les Prophètes, Sion désigne non seulement la terre d’Israël, mais aussi, plus largement, le centre spirituel et l’emblème national du peuple juif.

Ce lien lexical et symbolique n’est ni nouveau ni contesté. Les Juifs, depuis des siècles, ponctuent la conclusion de la Pâque par cette formule : « L’an prochain à Sion ». C’est une expression de fidélité et d’espérance. Mais encore une fois : qui nie cette réalité ? Personne de sérieux.

La vraie question ne réside pas dans l’étymologie mais dans la nature et l’orientation du projet sioniste. Entre l’aspiration spirituelle portée par des siècles de prières traditionnelles et le programme politique élaboré à Bâle en 1897, il existe une rupture nette et irréductible. Effectivement, nous pouvons écrire que l’attente messianique fut remplacée par un projet humain et matérialiste.

Pendant des siècles, les Juifs qui priaient pour le retour à Sion attendaient un événement surnaturel : l’intervention directe de Dieu, la venue du Messie, la restauration divine d’Israël. Cette espérance ne relevait pas d’une conquête militaire, d’une manœuvre diplomatique ou d’une stratégie coloniale, mais d’une promesse divine inscrite dans les Écritures.

Le sionisme politique, lui, voit le jour en Europe occidentale, dans un contexte largement laïque et rationaliste. Théodore Herzl ne fonde pas son projet sur l’autorité de la Torah, mais sur des arguments politiques, géopolitiques et souvent utilitaires. Certains de ses successeurs, toutefois, chercheront à légitimer le sionisme en invoquant les prophéties bibliques et la tradition religieuse. Mais, en réalité, loin d’attendre l’accomplissement du calendrier divin, ils cherchent à hâter, voire à substituer, l’action de Dieu par une initiative purement humaine.

D’où l’ambiguïté du terme sionisme : il emprunte un vocabulaire sacré, vibrant à la fois dans l’imaginaire religieux et la conscience prophétique, tout en poursuivant un objectif fondamentalement profane. Ce décalage crée une confusion durable, brouillant la frontière entre l’espérance messianique et la politique nationale contemporaine.

De même, certains milieux juifs mettent en avant l’identité juive du Christ comme un argument destiné aux chrétiens : puisque Jésus était juif selon la chair, disent-ils, il faudrait logiquement soutenir le sionisme politique contemporain.

Cette confusion est souvent entretenue de manière délibérée. En effet, suivre ce raisonnement revient à oublier que le Christ accomplit la Loi et les Prophètes ; non pour cautionner un programme national ou territorial élaboré dix-neuf siècles après sa Résurrection.

Réduire Jésus à son origine ethnique pour justifier une position géopolitique actuelle revient à instrumentaliser Dieu, en détachant son identité humaine de sa mission divine. Cela revient à oublier que l’Ancienne Alliance trouve son sens ultime en Lui et que refuser le Messie consiste à rejeter l’accomplissement même des desseins de Dieu.

Oui, Jésus est né au sein du peuple juif selon la chair (Rm 9,5), et la Vierge Marie, sa Mère bénie, appartenait elle aussi à Israël. Mais s’arrêter à cette seule filiation sans reconnaître qu’Il est le Messie, le Fils de Dieu, le Verbe incarné, revient à tronquer la vérité. L’Ancienne Alliance ne peut être assimilée à un cycle sans fin : elle trouve son accomplissement et sa plénitude dans la personne de Jésus-Christ (Mt 5,17). Il demeure fondamental de respecter le sens profond et authentique des Écritures qui trouvent en Lui leur accomplissement ultime.

Or, ce refus ne résulte pas d’une simple méconnaissance ou de vagues interprétations : il est affirmé de manière explicite et virulente dans de nombreux passages du Talmud. Ces textes ne se contentent pas de nier la messianité de Jésus ; ils outragent sa personne et profèrent, à l’égard de sa Mère, des propos ouvertement blasphématoires. Une telle hostilité doctrinale révèle une opposition non seulement profonde, mais aussi enracinée et durable.

Comment peuvent-ils se prévaloir de l’origine charnelle du Christ pour établir une continuité ou une légitimité, tout en niant sa nature divine et en rejetant son œuvre rédemptrice ? Cette contradiction révèle une incohérence fondamentale : revendiquer une filiation tout en rejetant l’accomplissement décisive de cette filiation.

L’identité du Christ ne prend pleinement sens qu’à la lumière de sa mission universelle : racheter tous les hommes - juifs comme païens - par sa Croix et sa Résurrection. Celui qui refuse le Fils se prive inévitablement de la connaissance du Père (1 Jn 2,23).

Comme le disait saint Thomas d’Aquin : « La cohérence est le moteur de la vérité ». 

Or, sans cohérence, les mots deviennent des instruments de confusion et de destruction. C’est précisément ce qui survient lorsqu’ils amalgament la promesse divine de Sion avec le projet politique du sionisme…


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